SUICIDE ET PRECARITE
Par Admin, mardi 3 mars 2009 à 17:02 - Questions de philo - #208 - rss
Journée nationale de prévention du suicide 2009
SUICIDE et PRECARITE A l’occasion de la journée de la prévention du suicide Samedi 7 février 2009
Dialogue imaginé entre A et B
« Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide » Albert Camus B – Voilà la journée annuelle de prévention du suicide. 10000 morts par an, 160000 tentatives de suicides, quelque chose comme un à deux morts par jour. Voilà qui mérite bien une journée ! Il faut une bonne dose de courage politique pour y consacrer autant de temps !
A – L’étude récente montre qu’il n’y a pas de régression sensible du nombre de suicides en France. On a le sentiment que c’est un phénomène normal, presque naturel auquel la société et ceux qui la dirigent se sont habitués, qui ne présente pas malgré les chiffres, les souffrances, les dégâts, le gâchis, une grande importance, ni un caractère de gravité tel qu’il faille sans préoccuper. Et pourtant, le suicide provoque largement plus de morts que la circulation automobile et pourtant c’est la sécurité routière qui est cause nationale. Alors pourquoi pas le suicide ?
B – Je dirais bien que c’est notre rapport à la mort qui a changé mais ce n’est pas suffisant puisque pour les accidents de la route, il s’agit bien de mort aussi. L’autre idée qui court, c’est que la mort par suicide a quelque chose de honteux, quelque chose dont les proches se sentent responsables, quelque chose dont on ne parle pas facilement.
A – Certes mais un pouvoir politique n’a pas de raison de se taire, de se cacher, de se voiler la face. Alors qu’est-ce qui n’est pas avouable pour lui ? Bien sûr, il ne peut pas être fier d’avoir chaque année 12000 morts sur les bras, surtout que le chiffre n’évolue pas. Ce qu’il ne peut mettre au jour c’est que derrière le suicide il y a des causes psychologiques mais aussi des causes sociales, directement liées à la politique : être dans la précarité, être chômeurs sont des résultats politiques. Que parmi les personnes âgées, 600.000 vivent dans le dénuement matériel, relationnel et en dessous du seuil de pauvreté est une question politique.
B- On peut toujours avancé qu’il y a la crise, qu’on prend les problèmes en compte, que Paris ne s’est pas fait en un jour…
A – Sauf que rien ne change et j’aurais tendance à penser, hélas, que pour cette question aussi, la société marche au sacrifice. Dans la logique utilitariste et néolibérale dominante, le malheur de quelques-uns est nécessaire au bonheur de tous sauf que je ne vois pas pourquoi ce « sacrifice » en ce qui concerne les personnes qui se suicident. Mais crûment dit, le suicide serait utile à quelque chose au risque de faire bondir les humanistes de tout bord.
B- Pourtant ce n’est pas faute, pour le pouvoir, de s’occuper de la santé des individus, de leur vie et de leur mort : l’avortement, la peine de mort, l’euthanasie, boire, fumer, grossir ou maigrir, tout fait l’objet sinon de règles et de lois, au moins de normes : voilà comment il faut se conduire, comment il faut manger, etc. Ils se mêlent de tout mais par contre il n’intervient pas sur les conduites suicidaires.
A – Il y a sans doute cette idée, individualisme et libéralisme oblige, qu’après tout la mort est une affaire privée et que chacun est libre de faire ce qu’il veut. La personne qui se suicide commet un acte de volonté et manifeste sa liberté. Il lui revient et à elle seule de choisir ce qu’elle veut faire de son corps, ce qu’elle veut faire de sa vie.
B - Sauf que ce libre-arbitre me paraît être une illusion. Nous ne sommes pas, comme disait Freud, « maître chez nous ». Beaucoup de choses nous gouvernent à notre insu : notre éducation, notre culture, notre milieu social et sans parler de notre inconscient. Ainsi lorsque je crois avoir décider, il n’en est rien !
A - D’accord mais je peux avoir connaissance de toutes ces choses qui me conditionnent et m’appuyer sur elles pour faire des choix, guider ma vie ou ma mort. Je peux quand même faire des choix, avoir des préférences sinon je ne suis qu’un animal. Encore que l’on dise que certains animaux se suicident.
B - Mais est-on bien sûr de pouvoir choisir lorsque l’on est particulièrement déprimé ? Ou dans des conditions de vie intolérables ? Ou en prison ? Ou dans la souffrance physique ? N’est-on pas contraint ?
A - Oui, mais placés dans les mêmes conditions, deux individus ne vont pas réagir de la même manière. Donc ce n’est pas tant la déprime, les conditions de vie, qui sont les causes qui déterminent mes choix. C’est plutôt la façon dont je les considère qui va agir sur ma décision. Deux personnes atteintes de la même maladie ne vont pas avoir le même moral. Il y a donc de la liberté même si je n’ai pas choisi mes conditions de vie ou la façon dont est construit mon inconscient !
B - Mais il y a un paradoxe : cette manifestation de la liberté est en même temps son anéantissement puisque je me donne la mort. Sans vie, plus rien, plus de liberté.
A - On peut objecter qu’il y a une valeur plus grande que la liberté comme par exemple la dignité ou l’honneur et que dans ce cas, il est préférable de perdre la vie et donc la liberté qui va avec, plutôt « que de se perdre » comme disaient les stoïciens. Il y aurait dans cet acte une part d’héroïsme au sens où cela peut être la chose la plus difficile de sa vie que de décider de la quitter. Faible, le candidat au suicide devient fort.
B - Dans ce cas il faudrait considérer que même vivre a moins de valeur, qu’il ne suffit pas de vivre. Encore faut-il « bien vivre ».
A - Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui puisqu’on mise surtout sur une vie qui dure le plus longtemps possible. Tous les mois on annonce avec fierté que nous avons, femmes et hommes, gagner quelques mois en durée de vie sans se soucier beaucoup de savoir dans quelles conditions on vit. Autrefois, on privilégiait l’honneur. On pouvait mourir et on meurt encore pour des idées contrairement à ce que dit Brassens
B - Ce qui pourrait expliquer le taux important de suicides chez les personnes âgées, très âgées qui ne trouve pas beaucoup de sens à leur vie et qui plus est ont bien conscience de la précarité de leur condition puisqu’ils savent qu’ils vont mourir.
A - C’est ce que me disait cette personne rencontrée dans une maisons de retraite ou résidence : « on sait bien pourquoi on est là ! »
B – On compte environ 3500 suicides chez les personnes âgées. Chez elle, les conduites suicidaires aboutissent presque toujours au décès. Plus question ici d’envoyer "un signal de détresse", mais bien "d’en finir". En effet, chez les hommes âgés, une tentative sur deux réussit. Tandis que toutes classes d’âges confondues, le nombre de tentatives de suicide (TS) est jusqu’à trente fois plus élevé que le nombre de décès. Deux raisons à ce constat : la fragilité physique des personnes âgées d’une part, mais d’autre part et surtout l’intensité de leur décision.
A – Alors que l’on parle principalement, même si c’est un grave et important problème, du suicide des adolescents. Il faudrait ajouter le suicide dans les prisons. Selon les statistiques, le milieu carcéral produit, proportionnellement, sept fois plus de suicides que dans l’ensemble de la population française. Depuis dix ans, le nombre ne cesse d’augmenter : 122 suicides « réussis » en 2002 sur 1 000 tentatives, soit deux à trois personnes qui se donnent la mort chaque jour.
B – Suicide des jeunes, suicide des cadres, suicide des vieux, des prisonniers, voilà un « mal » qui touche toute la population. A peu près 160 000 tentatives de suicide qui ont aboutit à 12 000 décès, soit plus de 32 familles endeuillées chaque jour. Conséquence d’une souffrance personnelle, résultat d’une exclusion sociale, le suicide fait aujourd’hui plus de victimes que la route. Il est la première cause de mortalité chez les 25-34 ans et la deuxième des 15-24 ans. Un véritable fléau. Est-ce qu’il est propre aux sociétés modernes ?
A – Dans les sociétés anciennes, le suicide n’est pas aussi massif et il repose sur d’autres raisons. Soit, lorsqu’on est vieux, on est devenu un fardeau ; soit le code de l’honneur l’exige. Sinon il est scandaleux. Dans tous les cas il est une affaire collective. Dans les sociétés modernes ou dites modernes le suicide, la mort devient de plus en plus une affaire privée. L’injonction à « être-soi », à être authentique, à se prendre en charge fait des ravages considérables. La liste des droits de la personne n’en finit pas de s’allonger et finira par inclure le droit à disposer de sa propre vie. C’est une affirmation provocante de Bernard Arcand, professeur titulaire au Département d'anthropologie de l'Université Laval. Il en veut pour preuve l’évolution des mentalités par rapport à l’euthanasie ou suicide assisté. Jusqu’à ce qu’elle paraisse aussi ordinaire que l’avortement !
B- C’est bien joli de devoir se prendre en charge, de devoir être autonome, d’être libre et c’est encore possible quand on est dans de bonnes conditions matérielles, relationnelles, spirituelles mais lorsqu’on est en situation de vulnérabilité, de fragilité et de précarité, c’est une autre affaire et les sociétés dites modernes on tendance à produire des pauvres, des marginaux, des exclus de toutes sortes. Et il ne s’agit pas seulement de conditions matérielles. On le voit bien avec le suicide des cadres.
A – Précarité va avec solitude. A l’extrême limite – je prends des précautions – qu’on ait envie de se suicider, pourquoi pas, mais le problème c’est que le suicide est devenu une affaire strictement individuelle alors que dans cet acte, j’engage la société toute entière, j’engage mes amis, mes parents, mes relations. L’Etre soi auquel on m’incite c’est d’abord être avec les autres. Elle est dangereuse cette injonction portée par beaucoup de psy. Elle peut avoir des conséquences redoutables. Surtout en situation de précarité.
B – Et donc si liberté il y a, c’est liberté avec et par les autres. Le droit à la mise à mort de soi existait déjà dans l'Antiquité. Dans la Grèce antique, le suicidaire pouvait plaider son cas devant le conseil de ville. Si le conseil était convaincu par l'argument, il fournissait au plaideur le poison demandé. Mais dans tous les cas cela ne pouvait être une initiative personnelle : il fallait en passer par les autres, demander leur autorisation !
A – Sous une autre forme, le christianisme soutenait l’idée que la vie n’appartenait pas à chacun mais à Dieu qui l’avait donné et de la reprendre. Par conséquent, il ne revenait pas aux individus de décider de leur sort. Dans une version laïque et contre ceux qui prônent l’individualisme, on pourrait soutenir, comme Sartre, que chacun de mes gestes engagent l’humanité et que par conséquent, ma vie, ma mort ne dépendent pas que de moi mais aussi des autres. Et il y a ainsi une irresponsabilité à penser que je suis seul à pouvoir le décider.
B- On pourrait d’ailleurs utiliser ce que Kant appelle le test d’universalité ou plus simplement dit : « Si tout le monde en faisait autant ». Kant l’applique au mensonge. Est-ce qu’une société est viable si chacun pouvait mentir comme il l’entend ? Non. Par conséquent le mensonge ne peut pas être un principe de vie ensemble. Il ne répond pas au critère d’universalité et être étendu à un ensemble. Idem pour la question : « Puis-je disposer de ma vie comme je l’entends ? » Non car dans ce cas, il n’y a plus de société possible et par conséquent on ne peut pas revendiquer ce principe.
A – On ne peut pas exclure que le suicide puisse être une solution face aux difficultés de la vie, face à la souffrance. Pas cal disait : « Heureux celui qui va se pendre », et qui n’a jamais envisagé le suicide comme une possibilité de s’en sortir ? Sauf qu’il ne doit rester qu’une possibilité. Nietzsche disait « « La pensée du suicide est une puissante consolation : elle nous aide à passer maintes mauvaises nuits. ». La pensée et la pensée seulement. Pas le passage à l’acte.
B – « si une vie ne vaut rien, rien ne vaut une vie » ‘disait Malraux. Je crois que cette conscience de l’importance de la vie demeure jusqu’au bout notamment dans la tentative de suicide. Elle est le moyen de dire, d’attirer l’attention.
A – Mais puisque nous avons commencé avec Camus, je lui laisserai le dernier mot. Si pour lui « le suicide est une solution à l'absurde », il le rejette car il ne faut pas résoudre l’absurde mais l'affronter et l’affronter par la révolte. Surtout qu’il y a aujourd’hui beaucoup à faire et que toutes les forces comptent. Et d’une certaine manière, il y aurait un manque de courage et même peut être une certaine lâcheté à fuir ce combat. D’autant que si mes actes engagent l’humanité voilà bien un acte, le combat, qui peut la faire avancer.
Didier Martz, « philosophe »

