La fidélité est-elle une vertu ?

Thème du Vendredi de la philosophie du 27 mai 2022 - Médiathèque Cathédrale )- Reims

TEXTE DE PRÉSENTATION GENERALE

Que ce soit en amour, en amitié ou dans les rapports sociaux en général, la fidélité est présentée comme une vertu : celle de la constance. Être fidèle, c’est tenir ses engagements par respect d’un choix originel sur lequel on ne pourrait pas revenir sans trahir. Ce serait le choix inaugural d’une vie ... sans choix. Il reste bien sûr possible de considérer l’infidélité comme une nécessité. En 1940, si le Général de Gaulle a renié son engagement d’obéir à ses supérieurs militaire, ce n’était que par patriotisme – et cette infidélité n’était que la réévaluation d’engagements passés. Toutefois la fidélité nous tourne essentiellement vers l’avenir, un avenir qui n’est peut-être pas encore écrit – peut-on s’engager vis-à-vis de ce qui n’existe pas encore ? Si tout serment est inconditionnel, la fidélité inconditionnelle est aussi d’une certaine façon éternelle. Or rien dans notre monde ne l’est : comment s’engager pour un avenir que nous ne maitrisons pas ?Ainsi, le serment du mariage qui nous engage pour une vie entière a-t-il une consistance ? La fidélité à des serments éternels peut-elle m’engager dès lors que rien du monde dans lequel ils ont été prononcés n’est éternel ?


DIDIER MARTZ

Je m' souviens... Une démarche empirique me porte à aller chercher dans mon expérience personnelle des éléments qui peuvent servir de base à la réflexion. C'est ainsi, sans être péjoratif, partir du bas, et non pas du ciel des idées. De plus, c'est se mettre dans une posture de recherche, de confection des idées et non d'emprunts prêts-à-porter. Ainsi comme Georges Perec, je me souviens. D'un électrophone avec le dessin d'un petit chien assis devant le pavillon d'un gramophone écoutant « La voix de son maître ». J'ignorais à l'époque que cette sage posture du chien assis et ce slogan a priori insignifiant, se cachait un message moral et pédagogique, celui de l'école : assieds-toi et écoute sagement le maître. Après, je e suis demandé si la fidélité n'avait pas à voir avec la soumission, mais il est trop tôt pour en parler et de plus, je vais perdre le fil. Ce qui m'intéresse ici, c'est que l'appareil garantissait une « haute fidélité », un gage de qualité. C'était annoncer implicitement que la fidélité c'est être raccord avec ce à quoi elle est fidèle : le réel.

Fidélité et rapport au réel Tout ceci n'aurait pas un grand intérêt sauf si bien des années après, on est amené à tenir un propos, si possible philosophique, sur la notion et l'idée de fidélité. Curieusement, c'est le chien assis écoutant la voix de son maître qui me vint à l'esprit. La bienséance morale aurait voulu que je me réfère au serment qui fut consacré que je fis de jurer fidélité à celle qui dans la minute qui suivit devint mon épouse. Mais restons pour le moment à la fidélité haute de l'enregistrement d'un morceau de musique et de se restitution. Ici la fidélité désigne la capacité de l'appareil à reproduire sans les déformer les sons ou les images enregistrés. Par extension, la fidélité est la qualité de ce qui est conforme à la réalité, à un modèle, à un original. Elle s'appliquera à la traduction d'un texte, au compte rendu d'une réunion, à la reproduction ou la représentation d'une œuvre, à l'engagement qu'on a pris.

La fidélité parfaite et le camembert Le réel par sa copie se redouble d'un double qui tente de lui être fidèle. La haute fidélité, la très haute fidélité, la fidélité parfaite serait celle qui coïnciderait parfaitement à son objet. Dans ce cas la re-production fidèle... deviendrait inutile et ne serait à la limite que pur tautologie (Clément Rosset). Un clone. Toute tentative de reproduction, de description d'une réalité est vaine. Le même Clément Rosset disait ceci à propos du camembert : « Mon argument à propos du camembert est le suivant : chaque objet est singulier et il est impossible d’en décrire la singularité. Toutes les descriptions que nous pouvons donner d’un objet procèdent par voie de comparaison avec un étalon, un autre objet servant de référence. Ainsi, je peux comparer le camembert et le livarot ou le pont-l’évêque, mais dire ce qu’il est en lui-même, décrire sa saveur particulière, surtout quand il est bon, j’en suis incapable. Le camembert est à lui-même son propre patron, au sens que prend ce terme en couture. Un courtisan prétendait qu’il était difficile de louer Louis XIV, puisque celui-ci rayonnait de si merveilleuses qualités qu’il était à nul autre semblable, comparable seulement à lui-même. Cette propriété du Roi-Soleil est aussi celle du morceau de camembert, comme d’ailleurs de tout objet réel. » En somme, il n'y a pas de patron au sens couturier de la réalité. Elle est ce qu'elle est.

Donc fidélité totale impossible : la revanche du réel Aussi vouloir être fidèle, absolument fidèle est une prétention. Prétention à vouloir réduire l'écart entre le réel et sa reproduction. Avec quelque part la trahison toujours possible, même pas possible, mais de fait. « Le réel finit toujours par prendre sa revanche » et ne s'en laisse jamais compter. La reproduction d'une pipe selon Magritte n'est pas une pipe (pas pour Clinton). Surtout parce que l'objet peint hier ne sera plus le même demain. On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve dit Héraclite, ni n'aime deux fois la même femme ou homme.

Pourquoi ? Parce que le réel est de l'ordre du devenir, de ce qui va arriver, de l'instable, de l'incertitude. D'autant plus lorsqu'il s'agit de la réalité humaine et de ses déclarations. Alors, pourquoi tiendrai-je ma promesse d'hier puisque je ne suis plus le même ? Et l'on retrouve la reproduction de mes objets de tout à l'heure. Tenir sa promesse signifierait que rien n'aurait changé, que nous n'aurions pas vécu et que nous pourrions reproduire exactement une situation passée. Même si le coefficient de prévisibilité de nos comportements et de nos paroles est élevé, très élevé, parfois trop élevé, ce n'est jamais identique.

Difficile alors à tenir les promesses que l'on fait. Au jour du mariage, à l'église et à la mairie, on se jure fidélité. L'article 212 du code civil demande aux époux de se devoir mutuellement, respect, fidélité, secours et assistance. Le jour du sacrement du mariage celui ou celle qui se marie dans dit : « Je promets de te rester fidèle, dans le bonheur et dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, et de t’aimer tous les jours de ma vie ». Tu parles !

Las ou heureusement les temps changent, c'est comme on voudra ou comme on aimerait. On cite souvent le nombre de divorces, les incitations via Internet aux transgressions ou au polyamour et plus largement la banalisation de la fidélité dont le symptôme me paraît être la fameuse carte dite de « fidélité ». J'en parlerai tout à l'heure.

Un impératif catégorique... sinon rien ! Kant se retourne dans sa tombe lui qui faisait de la promesse tenue un impératif catégorique sans lequel il n'y a pas de société possible. De plus il n'y a pas de morale possible sans fidélité à soi et aux autres, ni de société. Engagement, loyauté, constance, fidélité au serment place la loyauté au cœur de toute vertu morale. Je dois être fidèle, transitivement, tous azimuts. La fidélité comme vertu morale est ce qui permet à la société de tenir à peu près debout. Elle constitue une sorte de garde – fou qui fait dire à Coralie, 38 ans : "Au bout de dix ans de mariage, j'ai débuté un flirt avec un collègue de bureau. Avec le recul, je suis sûre que l'engagement pris vis-à-vis de Stéphane m'a empêchée de franchir la ligne jaune. Quelle valeur avait notre mariage si je ne me tenais pas aux promesses que nous nous étions faites ce jour-là? Celle d'une simple réception mondaine?" C'est un peu les feux de l'amour, mais bon...

Sauf que toute chose contient son contraire et que comme je le disais le réel prend toujours sa revanche et que quoi qu'il en soit des vertus que nous prônons, il y a toujours un reste. Un reste qui est propre à la vie, à sa diversité, ses richesses même contraires et souvent contraires aux vertus morales. Pas ce que tu est mais ce que tu dois être.

Un p'tit coup de Nietzche : nihilisme Je l'évoque souvent, mais celui-ci nous invite non pas à rejeter toute morale, mais à rester vigilant vis à vis de ce qui est vendu comme valeurs morales alors qu'elles ne servent qu'à faire passer plus facilement quelque pilule. Morale sanitaire, morale hygiéniste, morale sécuritaire, au nom du bien. Comme quoi un train moral peut cacher un train de marchandises frelatées ou falsifiées.

Ainsi en détournant Nietzsche à mon profit, la fidélité est quelque part nihiliste en ce qu'elle enferme l'homme et la femme dans une métaphysique dualiste distinguant, d’une part, un monde vrai (univers des dieux), celui du bien, et, d’autre part, un monde apparent (monde sensible humain), celui du mal. Or, cette distinction n’existe pas dans la réalité : « il n’y a pas de phénomènes moraux, écrit Nietzsche, rien qu’une interprétation morale des phénomènes ». Ainsi, la fidélité, dans cette perspective est une sorte d'étouffoir de ce monde sensible. En condamnant son contraire l'infidélité qui elle est du côté de la vie en devenir, toujours changeante, mobile, versatile et volage comme les saisons (Jankélévitch). La fidélité comme vertu morale condamne l'infidélité et provoque le sentiment de culpabilité dont on devra se repentir. Donc de l'anéantissement dans l'air.

Une origine peu morale En fait la fidélité retrouve ses origines dans la logique commerciale, celle du contrat oral puis écrit. Dans les affaires la fidélité, la fides, la foi du charbonnier est celle la déesse qui garantit la validité//fidélité. Elle est déesse de la bonne foi et de l'honneur. Elle était chez les romains la divinisation d'un caractère propre de Jupiter qui était aussi le dieu protecteur des contrats. Personnalisation du respect des engagements, la gardienne de l'honnêteté et de l'intégrité des transactions entre les personnes. Pour Cicéron, fides, vient de l'expression « que soit fait (fiat) ce qui a été dit (dictum) ». PISTIS est son équivalent grec. D'ailleurs PISTIS-FIDES, ne s'est pas trompée sur le sens profond de ces deux termes. C'est une société civile immobilière, immatriculée sous le SIREN 878184019. Elle est active depuis 2 ans. Établie à ROBION (84440), elle est spécialisée dans le secteur d'activité de la location de terrains et d'autres biens immobiliers.

Aparté sur validité et fiabilité. Où l'on tirera les leçons que l'on voudra Par exemple, si une balance permet de connaître le poids d’un objet, on peut affirmer qu’elle est valable dans la mesure où elle remplit la fonction pour laquelle elle a été conçue ; Par contre, si on ne pèse l’objet qu’une seule fois, on ne peut pas affirmer que la mesure est fiable, c’est pourquoi on effectue plusieurs mesures et si l’on observe que l’on obtient des valeurs très différentes dans chacune, on peut affirmer qu’elle n’est pas fiable. Pour la fidélité, doit on être fiable ou valide ?

Qu'est-ce qu'une vertu ? Arété et virtus : une force qui agit, une puissance, comme le conatus de Spinoza, virtuel. La vertu d'un médicament, c'est de soigner, d'un poison d'empoisonner, d'un couteau de couper. La vertu est indépendante des fins, pas de visée normative : le couteau sert autant au boucher qu'à l'assassin. Il a une excellence propre, celle de bien faire ce pourquoi il est fait. Il est moralement indifférent.

Pour l'homme ça se complique. On est fait pour quoi ? Bien faire l'homme, l'humanité ? Affirmer son humanité ? Une manière d'être, agir humainement ? « Bien agir », faire bien l'homme et dument ? (Montaigne). Mais comme le couteau, la vertu de l'homme n'a pas de visée normative. Il est ce qu'il devient : mauvais ou bon. Ainsi la fidélité comme vertu....

... Peut servir le bien comme le mal Le serment nazi : Je jure devant Dieu obéissance inconditionnelle à Adolf Hitler, Guide du Reich et du peuple allemands, commandant en chef des Forces armées, et que je serai toujours prêt, comme un soldat courageux, à donner ma vie pour respecter ce serment.

L'infidélité comme moteur de l'histoire. Partout elle est mise ne évidence. Sa présence fortement présente en littérature (Bovary), des films Barry Lindon, in the mood for love, La Rochelle Ville Rebelle, La révolte, le rejet, la révolution, le changement. L'infidélité comme valeur suprême mais décidément pas morale !

La carte de fidélité Allant dans un de ces lieux qu'on appelle en français « pressing », là où s'échangent le sale contre le propre, la préposée à la réception des vêtements, me demanda sans ambages ni détours de langage si j'avais ma carte de fidélité.

Pris au dépourvu comme la cigale dans la bise et déjà déstabilisé par la livraison d'une partie de mon intimité dans mes habits, je sombrais, non sans une pointe de culpabilité, dans une grande confusion : je n'avais pas de carte de fidélité. Non pas que je manquasse dans la vie ordinaire de cette vertu mais je n'avais pas, là, dans ce lieu aseptisé, le document qui pouvait en attester. Ce qui supposait que je pouvais avoir d'autres préférences et d'autres « fidélités », des fidélités multiples, chez d'autres commerçants.

Devant mon trouble, la préposée sus-dite, grande âme, sans me faire le reproche de l'avoir trompée, me proposa sine die , sur le champ donc, de faire amende honorable en remplissant le formulaire ad hoc, non sans me rappeler - faute d'avoir été fidèle – tout ce que j'avais raté d'avantages divers et de réductions palpables tout au long de ces jours d'insouciance et de légèreté.

Avant de me laisser abuser par l'intérêt et la passion du lucre qui me portait à souscrire à l'offre les yeux fermés, je demandais à la blanchisseuse s'il n'y avait pas là dans l'idée même de « carte de fidélité » un oxymore ou oxymoron, cette figure de style qui rapproche deux termes que leurs sens devraient éloigner, ainsi de carte et de fidélité.

Sans contester la poésie de cet oxymore, j'indiquais à la lavandière - toute entière préoccupée à pénétrer plus avant encore mon intimité en me demandant quelle était l'origine de la salissure laissée sur le revers de mon veston – j'indiquais donc, disais-je, qu'il y avait quelque chose d'inconcevable voire d'absurde à encarter la fidélité et à la suspendre à une quelconque récompense.

La fidélité, poursuivais-je, ne peut être liée à un calcul ou à un intérêt. Être fidèle à un commerçant, comme à tout autre, c'est respecter un engagement pris et lui être exclusivement attaché. Elle demande une constance que le temps n'altère pas. La fidélité est même à l'origine de beaucoup de vertus. Que serait en effet la justice sans la fidélité, l'amour sans la fidélité, ou encore un idéal sans la fidélité ? Qu'est-ce alors qu'une carte de fidélité ? Une pointeuse de vertu.

Didier Martz in Ainsi va le monde Chronique de philosophie ordinaire

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