14 – Humain trop humain

A la vue de policiers tabassant un individu - noir de préférence - on peut se demander ce qui reste de l'humain dans les hommes. Pourtant dans certaines occasions....

Michel Billé, ami et sociologue, écrit, à l'occasion de l'épidémie et à propos des vieux et des vieilles, qu'ils et elles ne meurent pas du virus mais de la disparition de toute relation sociale. Et on meurt seul jusqu'à la tombe. On devrait y réfléchir à deux fois lorsqu'on va mourir. Mourir du virus ou mourir de l'isolement ? J'aurais aimé dire de « l'isolation » mais le terme est trop connoté bâtiments et constructions. Pourtant l'isolation c'est, dit le dictionnaire, le « fait de s'opposer au passage du courant électrique, de la chaleur ou des vibrations sonores. » On ajoutera qu'en cette période de crise épidémique avec la manière dont on nous traite que l'isolation c'est « le fait de s'opposer à la relation entre le patient et ses proches » et s'opposer au « passage du courant, de la chaleur» de l'affection. L'isolement, un état ; l'isolation un processus. La mentalité de l’homme ordinaire - et peut -être des autres - que Orwell nomme la « common decency », le porte à aimer d'amour et d'amitié, à respecter, à être honnête, etc. Par nature, pourrait-on dire, il pratiquerait la solidarité, l'entraide, la bienveillance. Sauf, nous dit Jean-Jacques Rousseau, que cette nature, cette armature morale et naturelle est pervertie par la société. Ce qui fait que la séparation des individus des uns des autres et leur isolation ne sont pas des phénomènes nouveaux liés à la crise mais sont au cœur d'un processus en cours depuis un moment déjà. Pas tant parce que les gens sont individualistes – un peu quand même - mais surtout parce que ce processus est un processus d'individualisation qui s'opère à leur insu. Tout pousse à les séparer. Ainsi, par exemple, on ne conçoit pas des cabines téléphoniques portables - appelées téléphone mobile - parce que les gens ont besoin de s'isoler mais parce qu'on pense qu'on devrait les isoler. Ici pour le téléphone, collé à l'oreille, dans une bulle foetale régressive.

L'épidémie ne fait que souligner et accroître un peu plus ce phénomène de séparation et s'agissant de vieux et de vieilles, les EHPAD l'ont largement développé. Pas par une volonté délibérée – les gens sont encore bienveillants – mais par un effet de structure. Ces institutions, comme beaucoup d'autres, sont des maisons de « retrait » de la vie sociale.

Accru, le processus de séparation avec ses formes d'égoïsme, pousse à l'indifférence, au rejet, à la discrimination et plus si affinités avec certaines idéologies qui préparent à toutes les extrémités. Et, qui va de pair avec ce progrès régressif, le développement d'une forme de dépersonnalisation, de déshumanisation propice à toutes les haines, passions tristes dirait Spinoza qui diminuent l'individu. Hannah Arendt aime bien le mot « désolation », une situation dans laquelle  l’individu se sent totalement isolé et coupé du monde, comme détruit :  l’homme dé-solé n'a plus de « sol » sur lequel s’appuyer. C'est flagrant dans les régimes totalitaires, plus insidieux dans des régimes plus doux où les déserts sociaux s'étendent progressivement

Mais la common decency d'Orwell, la décence commune, ramène toujours de l'humain même dans les situations où il semblerait qu'il ait complètement disparu ne laissant la place qu'au désir de l'éliminer. Orwell dans ses réflexions sur la guerre d'Espagne rapporte un souvenir lorsqu'il faisait face aux tranchées fascistes : « Un homme qui devait probablement porter un message à un officier, jaillit de la tranchée et se mit à courir, complètement exposé, sur le sommet du parapet. Il était à moitié habillé et, tout en courant, retenait son pantalon avec ses mains. Je m’abstins de tirer sur lui (…) si je n’ai pas tiré, c’est en partie à cause de ce petit détail du pantalon. J’étais venu ici pour tirer sur des « fascistes ». Mais un homme qui retient son pantalon à deux mains n’est pas un « fasciste » : c’est manifestement un semblable, un frère, sur lequel on n’a pas le cœur de tirer ».

Avec le philosophe Nietzsche, décidément l'humain est toujours trop humain. Par des gestes banalement humains. Ainsi irait le monde !

https://youtu.be/QdTGGQW0hFw

20 Novembre 2020 - Didier Martz, philosophe, auteur, essayeur d'idées « Ainsi va le monde », un recueil de 406 chroniques de 2008 à 2018 (chez cafedephilosophie@orange.fr) La tyrannie du Bienvieillir - Dépendance quand tu nous tiens - La lumière noire du suicide - Dictionnaire impertinent de la vieillesse – Vieillesse un autre regard – Vivre quand le corps fout le camp... (chez ERES) - www.cyberphilo.org

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