CAFE de PHILOSOPHIE Février 2026

Qu’est-ce qui fait courir les hommes et les femmes politiques ?

Qu’est-ce qui fait courir les hommes et les femmes politiques ?

La question « après quoi courent les hommes et les femmes politiques ? » semble aller de soi. Elle suppose qu’il existerait une catégorie identifiable — « les politiques » — dotée d’intentions homogènes (soif de pouvoir, ambition, goût pour l'intérêt général...) et qu’il suffirait d’analyser leurs motivations pour comprendre les dérives du pouvoir. Mais cette manière de poser le problème est déjà trompeuse. Peut-on réellement parler des hommes et femmes politiques « en général » ? Et surtout, peut-on isoler leurs comportements du régime institutionnel et du système économique qui les produisent ?

Au Bistro des anges – 12, rue Chanzy – Reims Samedi 28 février 2026 – de 15 h à 19 h

LE TEXTE COMPLET Café de philosophie – Février 2026 Après quoi courent les « hommes et femmes politiques » ? La question « après quoi courent les hommes et les femmes politiques ? » semble aller de soi. Elle suppose qu’il existerait une catégorie identifiable — « les politiques » — dotée d’intentions homogènes, et qu’il suffirait d’analyser leurs motivations pour comprendre les dérives du pouvoir. Mais cette manière de poser le problème est déjà trompeuse. Peut-on réellement parler des hommes et femmes politiques « en général » ? Et surtout, peut-on isoler leurs comportements du régime institutionnel et du système économique qui les produisent ? D’abord, la catégorie elle-même mérite d’être interrogée. Parler « des politiques » suggère un groupe séparé du reste de la société, animé par des ambitions spécifiques. Or, cette séparation est le produit historique de la démocratie représentative moderne : elle institue une classe de gouvernants professionnels distincte des gouvernés. Ce que nous appelons « hommes et femmes politiques » n’est pas une réalité anthropologique universelle ; c’est une fonction socialement construite. La professionnalisation du pouvoir crée un corps spécialisé, avec ses codes, ses carrières, ses intérêts propres. Ainsi, ce n’est peut-être pas une nature individuelle et psychologique qu’il faut interroger, mais une structure économique et politique qui fabrique ce type d’acteurs. Déjà, Jean-Jacques Rousseau avertissait dans Du contrat social que la souveraineté ne peut être représentée : « sitôt qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre ». La représentation crée une distance qui ouvre un espace d’autonomisation du pouvoir. À partir du moment où gouverner devient une activité spécialisée, durable, médiatisée, elle attire ceux qui souhaitent exercer cette spécialisation — et s’y maintenir. Un espace structuré s'est mis en lace, il ne reste plus qu'à l'occuper selon ses intérêts parmi lesquels on eut trouver l'intérêt général. Mais il faut aller plus loin. La démocratie représentative contemporaine ne se déploie pas dans un vide social : elle s’inscrit dans une société de type capitaliste et néolibérale. Or ce cadre économique transforme profondément le sens de l’action politique. Dans une société gouvernée par la logique du marché, la concurrence devient la norme, la performance un impératif, la visibilité une ressource. La politique elle-même adopte ces codes : compétition électorale permanente, marketing politique, gestion stratégique de l’image. Dans un tel contexte, il devient presque naïf de demander si les responsables politiques courent après le bien commun ou après leur carrière. La structure les pousse à se comporter comme des entrepreneurs d’eux-mêmes. La rationalité dominante est celle de l’optimisation, du calcul coût-bénéfice, de l’efficacité mesurable. Max Weber analysait déjà la montée d’une rationalité instrumentale propre à la modernité, où l’action est évaluée en termes d’efficacité plutôt que de finalité morale. La politique n’échappe pas à cette logique : elle devient gestion. Plus radicalement encore, le néolibéralisme ne se contente pas d’organiser la concurrence ; il diffuse une anthropologie implicite : les individus seraient fondamentalement ignorants (Cf. Walter Lippmann) en matière de gestion collective, incapables de comprendre la complexité des enjeux économiques et techniques. De là naît l’idée qu’il faudrait « rassurer les marchés », « suivre les indicateurs », « écouter les experts ». La décision politique se déplace progressivement vers des autorités techniques, indépendantes, supposées neutres. Mais le mouvement ne s’arrête pas là. Sous l’effet des contraintes économiques globalisées, la marge de décision des gouvernements semble se réduire. Les politiques publiques sont présentées comme « sans alternative », contraintes par la dette, les marchés, la compétitivité. Le langage de la nécessité économique remplace celui du choix collectif. La souveraineté populaire se voit progressivement subordonnée à des impératifs techniques. Ce déplacement réalise paradoxalement une forme d’oligarchie impersonnelle : le pouvoir ne se concentre plus seulement entre les mains d’élus, mais dans des dispositifs institutionnels, financiers et administratifs difficilement accessibles au débat démocratique. Cette évolution réalise en un sens la crainte formulée par Platon : le pouvoir serait réservé à ceux qui savent. Mais chez Platon, le savoir était orienté vers le Bien ; dans nos sociétés technocratiques, il s’agit d’un savoir économique, statistique, gestionnaire. La démocratie tend alors à se vider de sa substance délibérative : le citoyen devient spectateur d’arbitrages techniques présentés comme nécessaires. Dès lors, la question initiale se renverse. Les responsables politiques courent-ils après le pouvoir ? Ou bien courent-ils après la crédibilité auprès des experts, des institutions financières, des agences de notation et autres lobbies ? Le centre de gravité du pouvoir se déplace : il n’est plus uniquement dans l’urne, mais dans les réseaux économiques et technocratiques. Dans ce cadre, accuser moralement « les politiques » peut servir de diversion. La focalisation sur leurs ambitions personnelles masque un phénomène plus profond : la réduction progressive du champ démocratique au profit d’une gouvernance d’experts. La critique des individus occulte la transformation du politique en administration. On trouve ici l’idée clairement formulée que la science expérimentale, la connaissance scientifique moderne et la technique qui en découle, doivent servir de fondement à la vie politique, à l’organisation de la société : du gouvernement des hommes, on en vient ensuite à l’administration des choses ; la formule saint-simonienne est restée célèbre. Cette pente technocratique n’a malheureusement pas cessé de s’amplifier depuis l’apparition de cette idéologie scientiste. La démocratie représentative apparaît alors comme doublement problématique : d’une part, elle crée une classe de professionnels du pouvoir ; d’autre part, elle facilite sa captation par des logiques économiques et technocratiques. Une démocratie plus directe — référendums d’initiative citoyenne, conventions tirées au sort, contrôle permanent des mandats — pourrait limiter cette concentration. En redistribuant la capacité de décision, elle affaiblirait la figure du « politique » comme acteur séparé. Dans ce contexte, la démocratie représentative joue un rôle ambivalent. Elle conserve les rituels de la souveraineté populaire — élections, campagnes, alternances — tout en intégrant des mécanismes qui en limitent la portée réelle. Le citoyen est invité à choisir ses gouvernants, mais rarement à déterminer les orientations fondamentales. La critique des « ambitions politiques » devient alors une scène secondaire : elle détourne l’attention d’un processus plus profond de dépolitisation. Cela ne supprimerait ni l’ambition ni la volonté de puissance, que Friedrich Nietzsche considérait comme constitutives de la vie elle-même. Mais cela empêcherait qu’elles se cristallisent durablement dans une caste institutionnelle. Ainsi, la question « après quoi courent les hommes et les femmes politiques ? » se révèle peut-être mal posée. Elle individualise un problème structurel. Elle moralise ce qui relève d’une organisation du pouvoir. Ce ne sont pas seulement des personnes qui courent ; c’est un système qui oriente la course, qui fixe les règles et qui détermine ce qui vaut la peine d’être poursuivi. En bref, ce n’est peut-être pas la cupidité des dirigeants qui menace la démocratie, mais une organisation politique et économique qui rend la concentration du pouvoir inévitable tout en prétendant l’exercer au nom du peuple. Ce ne sont pas uniquement des volontés individuelles qui sont en jeu, mais une configuration institutionnelle et économique qui organise la concentration du pouvoir, tout en entretenant l’illusion de sa délégation démocratique. Faut-il en conclure que la démocratie est condamnée ? Peut-être faut-il plutôt distinguer entre la démocratie comme principe — le pouvoir du peuple — et la démocratie représentative comme forme historique particulière. Cette forme n’est ni naturelle ni indépassable. Elle est le résultat de compromis historiques, adaptés à certaines échelles et à certains contextes. Rien n’interdit d’en imaginer d’autres. Une démocratie plus directe ne signifierait pas nécessairement l’abolition de toute médiation, mais la redistribution effective du pouvoir de décision : référendums d’initiative citoyenne, assemblées tirées au sort, contrôle permanent des mandats, rotation plus rapide des fonctions. Le tirage au sort, par exemple, rompt avec la logique compétitive : il désactive partiellement la course au pouvoir en retirant au mandat son caractère de récompense. Il réduit la professionnalisation en rappelant que gouverner peut être une charge temporaire assumée par des citoyens ordinaires. Une telle transformation ne supprimerait ni les conflits d’intérêts ni la volonté de puissance que Friedrich Nietzsche voyait à l’œuvre dans toute dynamique humaine. Mais elle modifierait leur inscription institutionnelle. Elle empêcherait que cette volonté se fixe durablement dans une position dominante protégée par la distance représentative. En définitive, la question « après quoi courent les hommes et les femmes politiques ? » ne peut être isolée d’une interrogation plus vaste : pourquoi avons-nous accepté un régime qui transforme le pouvoir en carrière, la décision en expertise et le citoyen en spectateur périodique ? Peut-être la véritable radicalité ne consiste-t-elle pas à dénoncer les ambitions des gouvernants, mais à réinterroger la forme même de la démocratie que nous tenons pour évidente. Car ce n’est qu’en modifiant les règles du jeu que l’on transforme la course elle-même. Didier M. Philosophe

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