Ainsi va le monde n°36 - De la complexité et des spaghettis

Ne dites plus « compliqué » mais « complexe » si la réalité est trop gênante ou inharmonieuse.

Dans nombre de cercles de pensée et d'activités, on fait un usage important de la notion de complexité. Son sens est à peu près partout le même : dire, avec un certain sang-froid, que la situation devant laquelle on se trouve n'est pas simple et que les explications et les solutions habituellement utilisées ne marcheront pas. C'est pourquoi elle est dite « complexe » et non pas « compliquée » comme le dirait le premier venu. Une manière de laisser entendre que certaines réalités ne sont accessibles qu'à quelques individus privilégiés adressant au commun des mortels un : « c'est trop complexe, tu ne pourrais pas comprendre ».

Mais « c'est complexe », c'est aussi une théorie, la théorie de la complexité. En France, elle a été conçue et promue principalement par Edgar Morin, un éminent philosophe et penseur. Une théorie avec des outils pour penser, comprendre la réalité et agir sur elle. Elle est très prisée notamment dans les écoles de management dont les émules auront affaire à la complexité des choses et des êtres.

Mais que se passe-t-il donc pour que nous ayons besoin d'un nouveau mot pour approcher ladite réalité ? Nous sommes habitués à voir apparaître dans le paysage des mots pour désigner des réalités, de nouveaux objets ou des pratiques nouvelles par exemple le « selfie ». Ou bien utiliser d'anciens mots et les recycler comme le « navigateur » sur l'océan Internet. Attention de ne pas confondre le néologisme, le nouveau mot, avec l'euphémisme qui lui adoucit les licenciements en plan social et métamorphose les chômeurs en demandeurs d'emploi.

Il faut donc envisager que la réalité est devenue tellement variée, hétérogène, composite qu'il a fallu pour la désigner remettre au goût du jour le vieux mot latin complexus, complexe. D'un monde trop entrelacé et enchevêtré les Latins disaient qu'il était... complexe. Pour nous les modernes, il a fallu en effet que le monde devienne bien embrouillé pour remplacer le mot « compliqué » par « complexe ». C'était autrefois compliqué, aujourd'hui c'est devenu complexe. Pour comprendre la différence entre les deux, on dira d'un ordinateur qu'il est compliqué. Il est composé de nombreux éléments en interaction, mais il n'a pas été conçu n'importe comment. Celui qui l'a conçu avait une « petite idée » de la chose et il est possible de la retrouver à partir de l'étude des différentes parties de l'ordinateur et de reconstruire la machine. Avec un peu d'expertise, certes. La démarche est très cartésienne. On décompose une réalité en autant de parties qu'il est possible pour y comprendre quelque chose. Et parfois on n'y retrouve pas ses petits. !

Mais le monde n'est pas un ordinateur. Il est complexe. Comme la vie parfois. Compliquée lorsqu'il faut la gérer, tenir un agenda, faire des courses, aller chercher les enfants ; complexe lorsque la vie, perdue dans les complications, perd aussi son sens. Prenons cet exemple trivial emprunté à je ne sais qui. Lorsque nous versons les spaghettis dans notre assiette, nous ne les agençons pas selon un plan préconçu et pourtant ils forment bien une structure complexe dont les « caractéristiques, dit un certain Pablo Jensen, sont difficiles à prédire en partant des propriétés de chacune de ses parties », entendons à partir de chaque spaghetti. Les structures humaines, comme le plat de pâtes, sont du même ordre : peu prévisibles, complexes. À partir d'un ou de quelques bonshommes, il est difficile de retrouver la société dans son ensemble. Ici, le Tout (la société) est plus grand que l'ensemble des parties (ici les bonhommes) même additionnées. On peut aussi y réfléchir à partir du jeu de Mikado si on n'aime pas les spaghettis.

Fritz Zorn (ou Angst) dans son livre titré Mars, paru en 1976, indique une autre fonction de la notion de complexité. Plus idéologique. En son temps, on disait « compliqué ». Il écrit  : « Dans ma famille, lorsqu'il s'agissait de prendre parti, l'un des recours les plus en vogue, c'était le «  compliqué ». « Compliqué », c'était le mot magique, le mot clé qui permettait de mettre de côté tous les problèmes non résolus, excluant ainsi de notre monde intact tout ce qui est gênant et inharmonieux. . . il suffisait de découvrir qu'une chose était «  compliquée », et déjà elle était tabou. On pouvait dire: Aha, c'est drôlement compliqué; alors, n'en parlons plus, laissons tomber. . . Le mot « compliqué » a pour moi quelque chose de magique: on disait « compliqué » à propos d'une chose comme si on prononçait sur elle une incantation, et la voilà disparue. » Fin de citation. Aujourd'hui, il suffira de dire que c'est « complexe » lorsque le monde devient trop « gênant et inharmonieux. » Ainsi va ce monde.

Didier Martz, le 1er mai 2021 Philosophe, auteur « Ainsi va le monde », chroniques philosophiques de la vie ordinaire

https://youtu.be/EuJXk-rnb8A

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