Ainsi va le monde n°484 - Les fleurs de l'algérien.

Changer les choses, de vie ou d'idées est parfois difficile. Aussi, mieux vaut commencer petit. Léo Ferré, je crois, nous propose un petit exercice :" Si tu veux changer quelque chose, eh bien ! ce soir, contrairement à ton habitude, ne mets pas tes pantoufles" (pour ceux qui n'en mettent pas, prendre une autre habitude). Dans cette chronique il suffira de ramasser quelques fleurs...

Marguerite Duras disait que de temps en temps elle écrivait pour le dehors, quand le dehors la submergeait, quand il y avait des choses qui la rendaient folle, outside, dans la rue. Outside, édité par la maison P.O.L, est un livre qui rassemble une soixantaine des textes écrits pour les journaux par Marguerite Duras, textes suscités par des événements quotidiens, par l’actualité, écrits avec rapidité à la manière du journaliste, articles « provoqués du dehors » . Celui-ci se passe à Paris au printemps de l'année 1957. Je cite :

« C'est dimanche matin, dix heures, au carrefour des rues Jacob et Bonaparte, dans le quartier Saint-Germain des Près. Un jeune homme qui vient du marché de Buci avance vers ce carrefour. Il a vingt ans, il est très misérablement habillé, il pousse une charrette à bras pleine de fleurs : c'est un jeune algérien qui vend à la sauvette, comme il vit, des fleurs. Il avance vers le carrefour Jacob-Bonaparte, moins surveillé que le marché et s'y arrête, dans l'anxiété, bien sûr. Il a raison. Il n'y a pas dix minutes qu'il est là – il n'a pas encore eu le temps de vendre un seul bouquet – lorsque deux messieurs « en civil » s'avancent vers lui. Ceux-là débouchent de la rue Bonaparte. Ils chassent. Nez au vent, flairant l'air de ce beau dimanche ensoleillé, prometteur d'irrégularités. Comme d'autres espèces, ils vont droit vers leur proie. « Papiers ? ». Il n'a pas de papiers lui permettant de se livrer au commerce des fleurs. Donc, un des deux messieurs s'approche de la charrette à bras, glisse son poing fermé dessous et d'un seul coup de poing il en renverse tout le contenu. Le carrefour s'inonde des premières fleurs du printemps. Eisenstein (NDLA qui filma le landau dévalant l'escalier dans la scène la plus célèbre du film le Cuirassé Potemkine lors du massacre de la foule par les soldats sur les marches de l’escalier monumental d’Odessa), Eisenstein n'est pas là, ni aucun autre, pour relever l'image de ces fleurs par terre, regardées par ce jeune homme algérien de vingt ans encadré de part et d'autre par les représentants de l'ordre français. Les premières autos qui passent, et cela on ne peut l'empêcher, évitent de saccager les fleurs, les contournent instinctivement. On n'écrase pas des fleurs... Personne dans la rue ne réagit, sauf si, une dame, une seule : « Bravo ! Messieurs cria-t-elle. Voyez-vous, si on faisait ça chaque fois, on en serait vite débarrassé de cette racaille. Bravo ! » Mais une autre dame vient du marché, qui la suivait. Elle regarde, et les fleurs, et le jeune « criminel » qui les vendait, et la dame dans la jubilation, et les deux messieurs qui représente l'ordre. Et sans un mot elle se penche, ramasse des fleurs, s'avance vers le jeune algérien, et le paye. Après elle, une autre dame vient, ramasse et paye. Après celle-là, quatre autres dames viennent, qui se penchent, ramassent et payent. Quinze dames. Toujours dans le silence. Ces messieurs trépignent. Mais qu'y faire ? Ces fleurs sont à vendre et on ne peut empêcher qu'on désire les acheter. Ça a duré dix minutes à peine. Plus une seule fleur par terre. »

Il me revient que le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid (centre de la Tunisie), le jeune vendeur Tunisien de fruits et légumes, Mohamed Bouazizi, 26 ans, s'est immolé par le feu après s'être fait confisquer sa marchandise par la police. Il deviendra le symbole de la contestation en Tunisie. Ainsi va le monde !

Didier Martz, philosophe, essayeur d'idées

Ainsi va le monde – Chroniques philosophiques de la vie ordinaire 406 Chroniques – 416 pages – Nombre limité Chez l'auteur

480 - L'homme qui a faim...

480 - L'homme qui a faim... « Il est terrible le petit bruit de l'oeuf dur, cassé sur un comptoir d'étain Il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim Elle est terrible aussi la tête de l'homme, la tête de l'homme qui a faim... » (Jacques Prévert) Il n'y a plus  […]

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