La chronique « Ainsi va le monde »

Ainsi va le monde n° 398 - La disparition des lucioles

Dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, le réalisateur et écrivain Pier Paolo Pasolini est assassiné. Il n'était pas beaucoup aimé des milieux politiques et financiers pour ses prises de position notamment sur le fascisme. Le 1er février 1975, donc neuf mois avant sa mort, il écrit dans le quotidien italien Corriere della Sera un article polémique à propos de l’héritage du fascisme, intitulé « Le vide du pouvoir en Italie ». L'article est politique et en son beau milieu, il utilise une allégorie pour décrire l’installation d’une société dominée par la production d'objets inutiles et leur consommation outrancière, le mercantilisme démesuré, la recherche prioritaire du plaisir autrement appelée hédonisme, tout ceci et bien d'autres choses encore conduisant à la disparition certaine de ce qui, dans le monde, pouvait encore être admiré et aimé.

Voici l'allégorie écrite en ce 1er février 1975 : « Au début des années soixante, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles ... Ce “quelque chose” qui est intervenu il y a une dizaine d’années, nous l’appellerons donc la “disparition des lucioles”. » Fin de citation. On aura compris l'allusion imagée à ce monde entrain de se défaire et de disparaître.

La luciole encore appelée « ver luisant » à cause de la lumière qu'elle émet est en voie de régression dans la plupart des pays ou bien a complètement disparu. Le dérèglement climatique, les insecticides, la pollution lumineuse sont les principales causes de l'extinction de cette espèce parmi toutes les autres qui suivent le même chemin. Le texte de Pasolini, la disparition des lucioles, invite donc à une réflexion politique et écologique. Mais comme dit Jean-Paul Curnier dans un article de la revue Lignes de 2005, il pousse aussi à une réflexion esthétique. La disparition des lucioles, c'est aussi la disparition de la beauté dans le monde et de ce qui faisait son charme. Plusieurs fois nous avons développé dans cette chronique ce que Max Weber puis Marcel Gauchet appelaient le désenchantement du monde. Un monde désenchanté est un monde qui sous les coups des explications rationnelles, scientifiques et de la technique se vide de ses mythes et légendes, de ces histoires dont on dit qu'elles sont à dormir debout.

Ainsi, d'un côté, la luciole est décrite comme appartenant à la famille des lampyres ou Lampyridae. Une famille qui regroupe plus de 2 000 espèces connues de coléoptères produisant presque tous de la lumière, de jaune à verdâtre, d'une longueur d'onde de 510 à 670 nanomètres, etc. De l'autre côté, on dira que la luciole est un « feu follet » qu'enfant on allait observer dans les cimetières, non sans crainte à la nuit tombée, comme étant un signe d'un parent décédé. En dehors des cimetières, on la trouvait au fond des forêts, prés de quelques marécages ou autres endroits désolés. La nuit venue, elles remuaient lentement dans la nuit pour tromper le voyageur égaré. Aussi lorsqu'il voyait ces lumières, il imaginait, soulagé, qu'elles avaient été allumées par des hommes et il se dirigeait vers elles. Mal lui en prenait : il se retrouvait alors pris dans les rêts d'une fée malveillante et sombrait dans le marécage. Beaucoup périr ainsi.

Donc d'un côté la froideur, de l'autre la chaleur ; d'un côté l'insensibilité, de l'autre l'émotion;d'un côté le désenchantement, de l'autre le rêve... Le logos grec, la raison, contre l'épithumia, le désir. Il me revient qu'un soir d'été, un soir de forte chaleur, les hirondelles, le ventre creux, tournaient désespérément dans un ciel déserté, une toile d'araignée vide et languissante battait légèrement à la brise vespérale... et, au loin, déchirant l'air, un pare-brise de voiture immaculé, sans tache ni souillure, aux essuies-glaces résignés, proclamait effrontément la victoire de l'homme sur l'insecte. Ainsi va le monde !

Didier Martz

17 janvier  2018

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