La chronique « Ainsi va le monde »

Ainsi va le monde n°395 - Le colibri, la poule et l'oeuf

Il faut bien que quelqu'un commence ?

La légende du colibri est racontée par Pierre Rahbi. Pierre Rabhi est inclassable ou plutôt classable dans plusieurs cases car il est à la fois, au risque d'en omettre, essayiste, biologiste, romancier, écologiste, poète et vraisemblablement philosophe. Il est aussi fondateur du mouvement Colibris – avec un S - pour la décroissance, une autre agriculture et pour donner « une âme à la mondialisation ». Le colibri, lui, est un petit oiseau qui vit sur tout le continent américain. Il est si petit qu'on l'appelle l'« oiseau-mouche », ce qui ne l'empêche pas d'être très performant notamment de pouvoir voler à reculons. Les présentations étant faites, passons à la légende. Un jour en Californie au milieu du mois d'octobre 2017, il y eut un immense incendie de forêt. Dévastateur, il se propage à grande vitesse de village en village, de forêt en forêt. Déjà le bilan est lourd : on ne compte pas moins de 30000 hectares de forêt ravagés par les flammes et hélas, des morts, des blessés, des disparus. Animaux, hommes, tous sont terrifiés, atterrés, impuissants devant le désastre. Et chacun de courir, de s'empresser et les plus courageux de fuir. Oui, il faut parfois être courageux pour fuir car on abandonne tout. Partir, c'est mourir un peu, laissant là une partie de soi-même. Bref, tous s'éloignent pour se mettre à l'abri laissant le feu faire son œuvre. Ou plutôt l'oeuvre de Zeus qui n'a jamais vraiment digéré que Prométhée vole le feu aux dieux pour le donner aux hommes. Tu as volé le feu, tu périras par le feu, juste retour de flamme !

Pourtant dans cette panique et pagaille générales, à côté des pompiers, seul un petit colibri s’active. Canadair miniature, avançant, retournant, reculant, il va chercher quelques gouttes d'eau avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le paresseux, mammifère arboricole, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : "Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec quelques gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! " Et le colibri lui répondit : "Je le sais, mais je fais ma part." La morale de cette histoire est claire. Chacun, là où il est, peut apporter, dans le moindre geste, sa contribution au bien-être général. Trier ses déchets, mettre ses papiers dans la poubelle, « laisser un endroit dans l'état où on l'a trouvé », ne pas prendre la place d'une personne handicapée où alors on prend son handicap, donner un euro pour le téléthon, et caetera. Chacun peut « faire sa part » en commettant un acte, en faisant un geste, même s'il semble inutile et vain. La morale de cette morale, c'est qu'il faut privilégier l'action individuelle sur l'action collective et plutôt que d'essayer de convaincre les autres, animaux et hommes, d'en faire autant, on préférera l'action individuelle. C'est aussi estimer qu'il est inutile ou moins utile, de conciliabule en conciliabule, d'aller chercher les causes des incendies, de la pollution, du réchauffement climatique et d'agir collectivement en conséquence. L'urgence commande d'agir même si le colibri se retournant s'aperçoit qu'il est seul.

Ainsi, comme les grains de sable s'ajoutant l'un à l'autre pour former un tas, chaque action additionnée transforme le monde et éteint les incendies. Sauf que, nous dit Jean-Jacques Rousseau, le philosophe, chaque individu peut avoir une volonté particulière différente selon son intérêt. Le colibri privilégiant la goutte d'eau apportée au pied du feu, le mammouth voulant détruire les arbres indemnes par prévention, le paresseux s'en remettant à la fatalité pour justifier son inertie, la tortue se sentant protégée par sa carapace et l'homme s'évertuant à construire dans les zones inondables, euh non, inflammables. Ce n'est pas avec la somme de tous les intérêts particuliers qu'on fait une volonté générale nous dit encore Rousseau. Et il insiste en ajoutant que la volonté générale, éteindre l'incendie, ne peut en effet être la somme des volontés individuelles dans la mesure où leur but est opposé. Il faudrait que chacune soit inspirée par le bien commun mais elle vient d'où la conscience pour chacun d'un bien commun ? Comment se fait-il que le colibri en soit habité et pas les autres ? Qui commence ? La poule, l'oeuf ? Ainsi va le monde ? Didier Martz, 26 Décembre 2017

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