Nous n'allons tout de même pas parler sérieusement … de ces fameuses installations - un tas de charbon, des boites empilées, une vieille couverture... qu'on trouve maintenant dans nos musées!



Je me souviens de la grande exposition « Manifeste », il y a quelques années, où le Centre Georges-Pompidou montrait les acquisitions récentes (les années soixante-dix-quatre-vingt) dont il était le plus fier... Quelle tristesse! Quel dégoût! Pour quelques oeuvres estimables, combien d'autres absurdes, insignifiantes, dérisoires ? Espère-t-on, avec cela, résister à la sous-culture télévisuelle, au nihilisme, au règne du fric et de l'esbroufe?



La difficulté, bien sûr, c'est que les notions de « modernité » ou d' « art contemporain », prises en elles-mêmes, n'ont aucun sens normatif, ni même descriptif. Etre moderne, c'est être de son temps, voilà tout - et comment serait-on d'un autre? Être contemporain, c'est être d'aujourd'hui : ce n'est pas une valeur; c'est un fait, et qui ne prouve rien. Il y a évidemment des artistes modernes que j'admire (Picasso, Matisse, de Staël ... ), des artistes contemporains que j'aime (Balthus, Bacon, Sou!ages…) Et j'ai beaucoup de respect pour plusieurs jeunes peintres d'aujourd'hui, qui essaient de réinventer un «métier perdu», comme dit Lévi-Strauss, et d'empêcher que l'avenir de la peinture ne soit tout entier derrière elle, comme on pourrait parfois le craindre, ou derrière nous...

Il ne s'agit donc pas, cela va sans dire, d'être pour ou contre la modernité. Il s'agit simplement de rappeler cette évidence: que la chronologie, en art, ne fait pas loi, et que la modernité dès lors ne saurait tenir lieu d'esthétique. Picasso est aussi moderne que Duchamp; Bacon, aussi contemporain que Dubuffet. Qu'est-ce que cela nous apprend sur la valeur respective de leurs oeuvres? Rien, bien sûr. Le modernisme, comme idéologie, voudrait nous faire prendre ce rien pour l'essentiel.

Ce qui est en cause, ce n'est donc pas la modernité comme fait; c'est la modernité comme idéologie (le modernisme), comme valeur (la nouveauté pour la nouveauté), comme principe (la rupture pour la rupture). Et c'est, encore plus, sa radicalisation dogmatique - à la fois théoriciste et terroriste - sous couvert d'avant-garde. Je ne veux pas reprendre ici ce que j'ai dit ailleurs, ce que beaucoup, qui sont plus compétents que moi, ont abondamment analysé (voyez, dans des problématiques d’ailleurs différentes, les livres de Jean Clair, d’Antoine Compagnon, de Marc Fumaroli, de Michel Schneider, de Jean-Philippe Domecq, de Jean-Louis Harouel, de Benoït Duteurtre *). Un mot, simplement, sur ce qui me paraît le contre-sens principal de l’avant-gardisme : un triple contre-sens sur l’art, sur le temps, sur le progrès.

André Comte-Sponville

La sagesse des Modernes, A Comte-Sponville et Luc Ferry, Pocket, 1999.

  • Jean Clair, Considérations sur l’état des beaux-arts, Critique de la modernité, éd Gallimard, 1983 ; Antoine Compagnon, Les cinq paradoxes de la modernité, éd du Seuil, 1990 ; Marc Fumaroli, L’Etat culturel, éd de Fallois, 1991 ; Michel Schneider, La Comédie de la culture, éd du Seuil, 1993 ; Jean-Philippe Domecq, Artistes sans art ?, éd Esprit, 1994 ; Jean-Louis Harouel, Culture et contre-cultures, P.U.F., 1994 ; Benoit Duteurtre, Requiem pour une avant-garde, éd Robert Laffont, 1995.