Bienvenue à toutes et à tous. 400 ans avant Jésus Christ, en Grèce, Platon, un philosophe, nous raconte une histoire dans un livre qui s'appelle la République. Cette histoire commence dans une grotte. Plusieurs hommes s'y trouvent. Ils sont assis contre un mur et y sont enchaînés. Ils tournent le dos à l'ouverture et ne peuvent voir que l'ombre d'objets qui défilent sur les parois de la caverne. Ces hommes se trouvent dans cette position depuis leur enfance et ils n'ont rien connu d'autre. Personne n'est venu les rencontrer, personne ne leur a expliqué comment c'était dehors. Pour eux, la vérité, ce sont les ombres qu'ils aperçoivent sur les murs. Ils pensent que lorsqu'ils voient l'ombre d'un animal qui passe devant la grotte, cette ombre est le vrai animal. 2010, des hommes, par milliers et millions, sont assis, qui sur un canapé, qui dans un fauteuil. Ils ne sont pas enchainés mais libres de leurs mouvements dans l'espace limité de leur appartement ou de leur maison. Pour certains, et c'est le cas notamment des plus jeunes, ils sont dans cette position depuis leur enfance. Plusieurs heures par jour, le matin, l'après-midi et le plus souvent le soir. Dire comme Platon qu'ils n'ont rien connu d'autre serait exagéré mais l'essentiel de ce qu'ils connaissent leur vient des parois des écrans de leur téléviseur. Ils sont en moyenne une cinquantaine de millions à être quotidiennement présents devant leur télévision pratiquement au même moment pour une durée toujours moyenne de cinq heures environ. Fort heureusement le temps restant, ils le passent devant l'écran de leur ordinateur au bureau ou au domicile, ou bien encore celui de leur jeu vidéo, téléphone portable et autre GPS. Vue d'avion, la petite caverne de Platon s'est physiquement agrandie puisqu'elle n'a plus de murs. Elle a cette allure paradoxale d'être à la fois toute petite puisqu'on y voit des hommes, des femmes et des enfants rivés étroitement à des petites boîtes et en même temps d'être aussi grande que le monde, ou presque. Pour chacun d'entre eux, et toujours pour filer la métaphore de notre philosophe, la vérité ce ne sont pas les ombres qu'ils aperçoivent sur les murs mais les images qui défilent sur leur écran. La différence c'est qu'elles sont en couleur et qu'elles peuvent être changées à l'infini et au gré des spectateurs si l'ennui vient à gagner. Dans la suite de l'histoire de Platon, un homme - on ne sait trop quelle mouche l'a piqué - s'est forcé à se détacher de l'écran. Malgré sa grande peur, car il était quand même bien accroché, il décide de sortir de la caverne pour découvrir ce qu'il y a à l'extérieur. Ses yeux lui font d'abord très mal parce que le soleil l'éblouit mais peu à peu il commence à s'y habituer. Au bout d'un moment, il distingue les formes, puis les détails de ces formes et enfin les couleurs. Les vraies cette fois. Le soleil est chaud, la neige froide, le vent du printemps parfumé. Après avoir passé plusieurs heures à observer les moindres détails de ce nouveau monde, il pense que ses amis enchaînés ont eux aussi le droit de savoir. Il les rejoint et leur raconte tout : les arbres, les animaux, le vent, les couleurs, le soleil. Il leur explique même que ce qu'ils ont cru depuis toujours n'est pas la vérité mais une simple ombre de la vérité. Malheureusement pour lui, personne ne veut le croire. Il prête même plutôt à rire et on dit de lui que ces yeux sont endommagés par la lumière du soleil, qu'il raconte n'importe quoi voire qu'il est devenu fou. Puisque ce que dit la télé c'est la vérité. Forcément. Définition de « faire écran » : empêcher de voir ou de comprendre. Ainsi va le monde

Didier Martz 20 et 21 mai 2010