LE MONDE COMME IL VA N° 74 PHILOSOPHER EN MARCHANT
Par Admin, vendredi 30 avril 2010 à 12:12 - Le monde comme il va - #274 - rss
où l'on pense avec les pieds
La chronique de Didier Martz sur RCF Reims Ardennes le jeudi (18 h 15) et le vendredi (12 h 30)
Bienvenue à toutes et à tous,
Avec le soleil et le printemps, voici revenu le temps des marcheurs. Les assidus qui ne s'en laissent pas compter par les intempéries protesteront de mon approche par trop saisonnière. Considérant à juste titre que la marche n'est pas un supplément d'âme à l'existence. Ce que serait ce qu'on appelle le jogging ou course à pied en français qui semble plutôt une sorte d'évacuation des soucis et des tensions de la journée. Avec le jogging on se vide, avec la marche on se remplit.
Après les Ballades Politiques de Véronique Nahoum-Grappe paru aux Editions les Belles Lettres, Frédéric Gros auteur de « Marcher, une philosophie » paru aux Editions Carré Nord, invite lui aussi à une réflexion sur cet acte en fait pas si ordinaire qu'est la marche.
La marche est une activité à part entière avec ses propres buts, ses méthodes, ses rythmes, ses espaces aussi. La marche se pratique d'abord dans la nature et dans la durée. Elle est différente de la promenade, de la balade ou de la flânerie. Et les puristes seront là pour me le rappeler. Le flâneur est proche de l'errance. Il va sans but, sans d'autres désirs que de se laisser aller au gré des découvertes. Il est plutôt urbain. La figure extrême du flâneur est le badaud qui va de vitrines en vitrines, d'événement en événement. Il est entièrement disponible aux mondes des apparences, ouvert à ce qui se présente. Il est aussi un gêneur pour l'homme affairé. L'homme pressé. Le flâneur est une sorte d'empêcheurs d'avancer en ligne droite, directe et rapide.
Ainsi la marche sous tous ses aspects est une forme de résistance. Elle s'oppose à la quête de performance, à la vitesse, à la rapidité, à la communication. Par sa monotonie, elle n'est anachronique par rapport aux temps modernes oû la recherche de l'innovation à tous prix est dominante.
D'ailleurs, on la trouve présente dans les grands moments de l'histoire et devient alors le symbole de la lutte, du combat. C'est la Longue Marche de Mao Tse Toung au début de la révolution chinoise; c'est aussi la marche du sel de Gandhi. C'est encore Jésus.
Marcher ne nécessite ni apprentissage, ni technique, ni matériel, ni argent. Il y faut juste un corps, de l’espace et du temps. Cette simplicité de la marche la rapproche du dénuement. Elle est le fait du pauvre. Une certaine manière de signer sa condition sociale. Il y a chez Gandhi une fierté dans la marche. L'humilité présente ici n'est pas humiliante. La simplicité et la pauvreté deviennent une force éthique. Une posture de base qui permet le ralliement du plus grand nombre
Dans l'empire romain, les pérégrins sont des hommes libres, habitant les provinces récemment conquises par Rome, ne disposant ni de la citoyenneté romaine, ni du statut juridique des Latins. Ils sont la figure même de l'exil et de l'étrangeté. L'équivalent grec est le métèque. Sans feu ni lieu il ne fait que passer. On retrouve quelques traces de cette indépendance dans les pérégrinations du marcheur moderne. Il ne fait que passer. Le pèlerin est aussi l'expatrié ou l'exilé. Il est partout un étranger inconnu des hommes. L'un des rôles sociaux des monastères est d'offrir l'hospitalité aux pélerins qui sont en difficultés. Comme les refuges qui offrent aux marcheurs modernes un havre de repos.
Ainsi va le monde... à pied.
Didier Martz 29 et 30 avril 2010

