Bienvenue à toutes et à tous. C'est bon de ne pas se sentir seul. L'autre jour, je passe en voiture dans ce petit village de la Marne qu'on appelle Montchenot, accroché non pas à la colline comme la maison bleue de la chanson, mais à la montagne de Reims. Et là, accrochée elle aussi, mais à un poteau, une petite tête, jaune pointillé, me sourit. Et me félicite : vous roulez me dit-elle à 47 km à l'heure, en dessous donc du seuil autorisé. Je fus content de ce signe de reconnaissance et pas peu fier de mon civisme ! Mais je ne suis pas au bout de mes plaisirs. A la pompe à essence du supermarché voisin, je suis accueilli par la voix suave d' une hôtesse qui me souhaite la bienvenue et me guide pas à pas dans la démarche compliquée qui consiste à se servir en essence. On a même pris soin, grâce à un petit film vidéo, de m'indiquer comment mettre le tuyau dans le réservoir et l'en sortir, sans doute pour m'éviter de repartir avec par mégarde. Et, cerise sur le gâteau, la même hôtesse me remercie de ma visite et me donne rendez-vous à la prochaine fois. Même une caméra est là qui me demande de sourire. Je ne me suis pas fait prier. Quel bonheur d'être regardé, guidé, accompagné. Tenez, encore un exemple, pour prouver combien on est attentif. J'achète un paquet de courgettes surgelées. Vous me direz qu'on n'achète pas ce genre de choses, qu'on attend la saison et qu'on va sur le marché mais bon, tout le monde peut faire des erreurs. Donc me voilà avec mon paquet. Et bien, pour m'éviter de plonger dans un abîme de réflexions quant à savoir par quel bout le prendre, car figurez-vous qu'un paquet même de courgettes surgelées, ça a quatre coins, on m'évite cette peine en m'indiquant celui par lequel je dois l'ouvrir avec, suprême délicatesse, un pointillé et le dessin d'une paire de ciseaux ! Et de plus, même si en général ça se termine par une déchirure rageuse, il est précisé qu'en attaquant l'emballage par ce bout-là, l'ouverture sera plus facile ! On me précise même dans le mode d'emploi que c'est le contenu du sachet qu'il faut jeter dans la casserole, au cas où. Et on m'enjoint de me débarrasser au plus vite dudit sachet, des fois qu'un enfant s'amuserait à se coiffer avec. Ainsi dirigé, je ne cours aucun risque. C'est bien. Lorsque j'imagine l'argent et l'énergie dépensés, le nombre de personnes mobilisées pour prendre soin de moi, je me dis quand même, contre tout ceux qui crient à l'individualisme et à l'égoïsme, que dans cette société tout n'est pas mort, qu'il y a des valeurs et que j'ai de la chance de vivre à une telle époque. Tout le monde s'y met, du grand magasin au petit commerçant, du coiffeur au vendeur d'automobiles, pour ne citer qu'eux, tous ont le souci de s'attacher à moi, de me garder auprès d'eux en m'offrant, tenez vous bien, une carte de fidélité. La fidélité, c'est important. C'est une sorte de contrat moral qu'on lie avec quelqu'un et j'aurais vraiment mauvaise conscience si je commettais une infidélité à mon vendeur habituel. Il est vrai que j'ai beaucoup de cartes de fidélité, mais quand même. Tous tiennent à moi, je n'y peux rien et je ne vais pas décourager tant d'efforts. Ça, c'est du lien social comme on dit. Des gens, anonymes le plus souvent, s'occupent de moi, me facilitent la vie, se préoccupent de mon train de vie, de mon logement, de ma voiture. Je suis bien entouré. D'ailleurs, on l'est d'autant plus qu'on possède beaucoup de choses. Dommage pour ceux qui n'ont rien ! Ma voisine qui a 86 ans, qui se déplace rarement (elle est handicapée) et qui ne reçoit jamais de visites ne me comprends pas lorsque je lui explique tout cela et que je lui dit qu'elle n'est pas aussi seule qu'elle le prétend. Décidément, il y a des gens qui ne sont pas très reconnaissants. Ainsi va le monde !

Didier Martz 1er et 2 avril 2010