Et comment peut on imaginer, en voyant passer un vol d'hirondelles, que le printemps vient d'arriver ? En effet comment peut on l'imaginer si ce n'est en ayant recours à la poésie. Comment imaginer que vivre sans la personne qu'on aime c'est être « comme cette heure arrêtée au cadran de la montre », « n'être qu'un balbutiement » ?

Bienvenue à toutes et à tous Voilà, Jean Ferrat nous a quitté. Peut être parce que nous l'avions quitté déjà depuis bien longtemps. Parce que peut être la poésie a déserté le monde. Chacun sait combien un demain sans poète serait un univers impensable. Comme l'ont écrit les Neufs Guadeloupéens dans leur Manifeste, la poésie est un produit de haute nécessité au même titre que les autres. Elle nous dit quelque chose de notre avenir : « Le poète a toujours raison, Qui voit plus haut que l'horizon, Et le futur est son royaume ».

Bon nombre a un jour vibré sur les mots d’amour ou d’espoir, sortis de la voix sans pareille de Jean Ferrat. Bon nombre se souvient sûrement dans quels bras il était sous telle strophe ou quelle rage est née sous telle autre. Voici un florilège de l'amour, de la vie, de l'espoir, de l'engagement : L'amour :« C'est si peu dire que je t'aime ». « Tu peux m'ouvrir cent fois les bras, c'est toujours la première fois » L'âge, la vie : « Au bout de mon âge, qu'aurais-je trouvé, vivre est un village où j'ai mal rêvé ». « Pouvoir encore regarder Pouvoir encore écouter Et surtout pouvoir chanter Que c'est beau, c'est beau la vie.» La mort : « Je m'en vais comme je suis venu, un peu plus calme » L'espoir : « Le temps est ce qui meurt, l'espoir est ce qui naît. » Même si «dans ce monde de misère Le bonheur est vite enterré. » « C'est un autre avenir qu'il faut qu'on réinvente, Sans idole ou modèle pas à pas humblement, Sans vérité tracée sans lendemains qui chantent, Un bonheur inventé définitivement, Un avenir naissant d'un peu moins de souffrance, Avec nos yeux ouverts et grands sur le réel » Dire l'holocauste (il a été censuré pour Nuit et brouillard) : Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent. Dénoncer le stalinisme : « C'est un joli nom, camarade Qui marie cerise et grenade Aux cent fleurs du mois de mai Pendant des années, camarade Avec ton seul nom comme aubade Les lèvres s'épanouissaient C'est un nom terrible, camarade C'est un nom terrible à dire Quand, le temps d'une mascarade, Il ne fait plus que frémir Que venez-vous faire, camarade Que venez-vous faire ici Ce fut à cinq heures dans Prague Que le mois d'août s'obscurcit. » Contre certains de nos chanteurs sans voix qui nous racontent par le menu et plusieurs fois de suite pourquoi et comment ils se sont rendus à la boulangerie voisine, Jean Ferrat ne chantait pas pour passer le temps mais pour se faire entendre « quitte à twister les mots s'il fallait les twister » pour qu'au moins les enfants sachent. Ainsi peut aller le monde !

Didier Martz Les 18 et 19 mars 2010