Bienvenue à toutes et à tous.

Vous avez sans doute observé le long des routes, ici sur un arbre, là dans un virage, un bouquet de fleurs témoignant qu'à cet endroit, une femme, un homme, un enfant ou peut être les trois réunis, ont perdu la vie dans un accident de la route. Ce bouquet témoigne bien sûr et avant tout de la détresse et de l'affection qu'une famille et des amis ont pour un proche. Mais on aurait tort de croire qu'il ne s'agit là que de préoccupation personnelle. En effet, mettre au vu et au su de tous, la mort toujours singulière d'une personne en l'exposant symboliquement via un bouquet de fleurs dans un espace public, c'est aussi vouloir rendre cette mort significative, la rendre exemplaire, la faire témoigner. Dire au passant qui passe, parfois trop vite, qu'il court des risques et que sa vie est menacée. C'est avoir le souci de l'autre. Heidegger appelle cet état le fait d’être projeté dans autre chose. L’esprit n’est pas alors en repos, mais affairé, tout en étant lui-même affecté : on est à la fois hors de soi, et touché par le problème en suspens. Il y a dans le souci la volonté d'établir un lien entre le mort et le vivant, chacun poursuivant sa route, l'un vers l'immortalité, l'autre vers sa propre finitude. Où veut-je en venir ? Et bien, parce que je veux faire de cette chronique comme un bouquet de fleurs et tout ce qu'il signifie, que je dépose sur un chemin que j'ai emprunté de temps en temps avec un prêtre, le Père Bernard Gouraud. Décédé le 5 janvier de cette année, je n'ai appris la nouvelle que très récemment. Peu importe. On aura compris la métaphore. Sur ce chemin, nous échangions, de temps à autre, paroles d'évangiles contre paroles de philosophie. Puis l'un a quitté la route. Pas par excès de vitesse évidemment. Où s'il y a eu excès, c'est excès d'implication, excès d'attention à l'autre mais de cela on ne meurt pas ! Mon bouquet de fleurs prendra la forme d'un slam, d'un slam poétique que Valérie Demotié a écrit et qu'elle va nous dire. Je le dédie à Bernard Goureau. La mort du poète.

« Le poète est mort ce matin/Dans son lit blanc bien alangui/La bouche offerte, on l’a trouvé/Fenêtre ouverte, lettres aux vents/Il était là, bien alangui/Bien fatigué d’avoir écrit/La lettre morte au bout des doigts/La dernière lettre, don de soi…/Quand dans un souffle osant la voix/Il a crié le « i », le « é »,/Plume retenue à l’encrier/Quand dans un souffle, mort annoncée/Pas eu le temps, il a sombré. Le poète mort ne dira plus/Tous ses tourments de vie déchue/Il a pleuré bien tant d’années/Errant le soir dans sa cité/« Fangeant » la boue de son pavé /A dire le mal de ses aînés./Rien plus ne souffle dans ses écrits/Que les « mots bleus », l’âme défaite/Grattant le ciel et le papier/A dire le mal de sa planète/Il a cassé sa  mine aussi /Il a perdu la tête ainsi/Puis il est mort assis  au lit./  Le poète est mort ce matin/Dans l’encre bleue de son lit blanc/Il ne voit plus la vie passant/Regard acerbe et yeux perçants/Il a dit : « Père dans un instant,/Je viens à toi, Père, je suis là »./Mais ce père là ne viendra pas:Ne répond pas à ses enfants…:Il a fini par fuir la vie:Elle a donné bien mal en pis/Ce qu’elle a pu, ce qu’il a pris/Il a crié le nom des cris/Elle a écrit le mot « défunt » Le poète est mort ce matin/Nul ne sait dire ce qu’il vécut/Mais ce matin, il a bien plu/La pluie aussi s’en est mêlée/Elle a bercé son lit souvent./Le poète mort ne dira plus :« Sainte –Marie, je vous envie »/Car il a pris la mort sur lui/Versant un cri, s’est étouffé/Car dans ses draps, elle a suivi/Faisant pleurer à l’encre bleue/Dans le lit blanc de ses soucis/Tous les maudits sorts de la vie/Toute la douleur des mots d’ici … »

Didier Martz 18 et 19 février