LE MONDE COMME IL VA N° 62 - JE ME TUE A VOUS LE DIRE
Par Admin, jeudi 4 février 2010 à 15:16 - Le monde comme il va - #259 - rss
Chronique (d'une mort annoncée) sur le suicide sur RCF Reims Ardennes 87.9 le jeudi 0 18 h15 et le vendredi à 12 h 30
« Je me tue à vous le dire ». Se déroulent actuellement les Journées nationales de Prévention du Suicide. Certes, la prévention, l'information et la sensibilisation se font tout au long de l'année par les associations qui se préoccupent du problème. Problèmedont on dit qu'il est, dans ce genre de formules à l'emporte-pièce, problème de société. Je dirais quant à moi qu'il est un problème d'abord humain ou pour employer un grand mot, qu'il est anthropologique. Anthropologique, à mon sens, signifiant qu'il est inhérent à la condition humaine. Pourquoi je dis cela ? Par la permanence du phénomène. Aussi loin qu'on remonte dans le temps, on se suicide et on parle du suicide. On s'en préoccupe dans les textes anciens, religieux, juridiques, philosophiques. Depuis le XIXème siècle, les sciences humaines en font leur objet d'étude. La science statistique a rendu visible le phénomène : 10000 morts et 160000 tentatives de suicide par an pour ceux que l'on peut recensér. Toute l'histoire est jalonnée du suicide de personnages célèbres : Depuis Empédocle le philosophe grec, Hemingway le romancier américain, jusqu'à Nino Ferrer le chanteur... A côté de tous ces discours qui tentent de cerner l'indéfinissable, subsiste la souffrance des personnes en désespérance, la souffrance des familles et des proches. On a beau tenter d'expliquer, de chercher à comprendre, on n'arrive pas à saisir ce qui peut conduire un individu à se donner la mort ou à tenter de le faire. Bien sûr, on peut mourir pour l'honneur, pour des idées, par lassitude, par désespoir, pour cause de souffrance morale intolérable; on peut mourir de chagrin, de chagrin d'amour; on peut mourir aussi pour échapper à la mort. Les causes sont infinies et renvoient à la singularité de chacun. Elles renvoient à l'instant T, insondable, où un individu décide de passer à l'acte. C'est sans doute ce qui fait dire à Albert Camus que « le suicide est le seul problème philosophique vraiment sérieux ».Vraiment sérieux, parce qu'il est, dit-il la seule solution à l'absurdité de la vie. Mais, ajoutera Camus, même si le suicide est une manière de résoudre l'absurde, il faut rejeter le suicide car il ne faut pas résoudre l'absurde en se donnant la mort mais l'affronter, par la révolte, et par conséquent il faut rester au monde, dans le monde des hommes. Aragon dans un poème, La Rose et le Réséda, rassemblait ceux qui croient au Ciel et ceux qui n'y croientt pas. Pour ceux qui croient au Ciel « Chacun est responsable de sa vie devant Dieu qui la lui a donnée. C’est Lui qui en reste le souverain Maître. Nous sommes les intendants et non les propriétaires de la vie que Dieu nous a confiée. Nous n’en disposons pas » Pour ceux qui n'y croient pas, et en paraphrasant ce texte du catéchisme de l'église catholique, « chacun est responsable de sa vie devant les autres hommes qui la lui ont donnée. C'est au bout du compte la communauté des hommes qui en reste le souverain maître. Nous sommes les intendants et non les propriétaires de la vie que les hommes, parents, proches, amis, nous a confiée ».
A mon sens seule une individualisation forcenée des personnes nous fait croire aujourd'hui que nous sommes propriétaires de notre vie et seuls responsables. Si la parole du suicidaire n'est pas entendue, s'il est obligé « de se tuer à nous le dire » c'est qu'il est isolé et qu'un lien s'est rompu quelque part. Ainsi va le monde.
Didier Martz 4/5 février

