LE MONDE COMME IL VA N° 61 - LA TERRE A TREMBLE
Par Admin, jeudi 4 février 2010 à 15:12 - Le monde comme il va - #258 - rss
La chronique de Didier Martz sur RCF Reims Ardennes le jeudi 18 h 15, le vendredi 12 h 30
Lisbonne - 1er novembre 1755 – 9 h 00 du matin – En cette fête de Toussaint, la famille Alvares, rentre d'une messe donnée au lever du soleil – Le roi Joseph 1er et sa cour y ont assisté car il devait quitter la ville au plus tôt, en raison du souhait d’une de ses filles qui désirait passer des vacances hors de la capitale – Les fidèles restent encore un peu autour de la cathédrale Santa Maria après le départ du Roi – 9 h 30, Antonio qui jouait avec son chien, le voit tout à coup s'enfuir en glapissant, comme épouvanté hurlant à la mort – 9 h 40 : un des tremblements de terre les plus destructeurs et les plus meurtriers de l'histoire ravage la ville. Voltaire écrit un poème qui résonne aujourd'hui encore jusqu'à Haïti :
« O malheureux mortels ! ô terre déplorable ! / O de tous les mortels assemblage effroyable ! / D'inutiles douleurs éternel entretien ! / Philosophes trompés qui criez: « Tout est bien » / Accourez, contemplez ces ruines affreuses / Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,/ Ces femmes, ces enfants l'un sur l'autre entassés,/ Sous ces marbres rompus ces membres dispersés; /Cent mille infortunés que la terre dévore, / Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,/ Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours / Dans l'horreur des tourments leurs lamentables jours ! / Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes, / Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes »
Il n'y a pas que la terre qui tremble à Lisbonne. Secousses et répliques font vaciller toute la culture et la philosophie européenne. Des conceptions bien assises, bien fondées, se crevassent et s'effondrent. On en vient même à s'interroger sur l'idée d'un Dieu libre et bon. Pourquoi une ville aussi catholique, aussi fervente, peut elle faire l'objet de la colère divine ? Et Voltaire d'interroger : Direz-vous : « C'est l'effet des éternelles lois / Qui d'un Dieu libre et bon nécessitent le choix » ? / Direz-vous, en voyant cet amas de victimes : « Dieu s'est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes » ? / Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants / Sur le sein maternel écrasés et sanglants ? / Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices/ Que Londres, que Paris, plongés dans les délices ? Sans renoncer à sa foi, Voltaire conclut, contre Leibniz, autre philosophe, que « Tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » et qu'il n'y a pas lieu d'être optimiste. Il ne reste plus qu'à espérer. Questions donc sur l'origine du Mal; sur le bonheur; questions sur le fondement de nos pensées, le désastre de Lisbonne n'en finira pas de bousculer les pensées les mieux établies.
Le tremblement de terre d'Haïti, la crise économique et sociale occidentale, le tsunami de décembre 2004 en Asie, toutes ces catastrophes et désastres s'accumulent sans que à aucun moment l'homme ne fasse preuve d'un peu d'humilité et se départisse de son illusion que tout est pour le mieux dans le monde et que le mal est somme toute nécessaire pour un plus grand bien. Il reste confiant et insouciant. « Lisbonne est abîmée, et l'on danse à Paris » dit encore Voltaire en 1756. Ainsi va le monde
Didier Martz – 28 et 29 janvier 2010

