LE MONDE COMME IL VA N° 58 Faut-il imaginer Sisyphe heureux ?
Par Admin, mercredi 6 janvier 2010 à 14:45 - Le monde comme il va - #254 - rss
Le 4 janvier 1960, la France est sous la neige. Albert Camus rentre à Paris en voiture avec son éditeur Michel Gallimard. Il aurait pu prendre le train. Son billet est dans la poche de sa veste. Sur la banquette arrière, il a posé le manuscrit inachevé du Premier Homme. Au Petit-Villeblevin, dans l'Yonne, la RN5 est sinueuse et un arbre est planté là dans un virage comme une invitation Sous le choc, la tôle se froisse aussi facilement que du papier. En 1942, Camus avait publié «le mythe de Sisyphe ».
Le 4 janvier 1960, la France est sous la neige. Albert Camus rentre à Paris en voiture avec son éditeur Michel Gallimard. Il aurait pu prendre le train. Son billet est dans la poche de sa veste. Sur la banquette arrière, il a posé le manuscrit inachevé du Premier Homme. Au Petit-Villeblevin, dans l'Yonne, la RN5 est sinueuse et un arbre est planté là dans un virage comme une invitation Sous le choc, la tôle se froisse aussi facilement que du papier. En 1942, Camus avait publié «le mythe de Sisyphe ». Dans l’Antiquité, les hommes craignaient les dieux ou tout du moins ils craignaient la mort. Seul Sisyphe, un roi rusé, n’avaient peur ni des uns ni de l’autre. Il alla jusqu’à enfermer la Mort et à bouleverser ainsi l’ordre de la terre et l’ordre du divin. Ce qui ne plut pas aux dieux. Ils punissaient ceux qui se moquaient d’eux et ne respectaient pas la loi divine. Et, bien sûr, Sisyphe avait mérité un châtiment en proportion de ses forfaits. Aussi, depuis qu’il est retourné au royaume des ténèbres (la mort avait fini par se libérer), il doit faire rouler un énorme rocher jusqu’au haut d’une colline et lorsque celui-ci atteint le sommet, la pierre lui échappe des mains et dévale la pente opposée. C’est ainsi que depuis des siècles Sisyphe s’acharne sur ce vain rocher et sa souffrance n’aura pas de fin. Le rapprochement entre la situation de Sisyphe et la condition des hommes modernes est aisé : il suffit d’observer leurs activités répétitives, incessantes, sans d’autre but que de pouvoir recommencer le lendemain. Encore et encore. Il y a là quelque chose de proprement absurde nous dit Albert Camus. Un non-sens, une absurdité qui devrait pousser à tous les renoncements et abandons. Et bien non nous dit le même Camus. Il faut, dit-il « imaginer Sisyphe heureux » ! Et comment être heureux du rythme « métro, boulot, dodo » ? Des heures passées dans les transports et les embouteillages ? Du temps perdu dans un travail peu passionnant ? De la répétition ? Sisyphe est heureux car c’est dans l’accomplissement de la tâche qu’il entreprend et non dans sa signification qu'il trouve le bonheur. « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le cœur d’un homme ». Même les combats perdus d'avance doivent être menés dit Camus dans La Peste, un autre de ses livres. Le bonheur revient à vivre sa vie tout en étant conscient de son absurdité. Savoir que c'est absurde est mieux que de ne pas le savoir. La conscience de cette absurdité permettant de maîtriser davantage son existence. La belle affaire car en fait Sisyphe n’est pas heureux. Il ne peut pas être heureux dans cette soumission à l’absurdité de la vie. Même s'il en est conscient. C'est presque même pire. Aussi, il perd patience, plaque sa colline et son rocher. Il est fatigué de cette tâche absurde, fatigué d’être seul, fatigué de l’injustice, fatigué de tout. C’est L’homme révolté de Camus décrit en 1951. C’est parce qu'il se révolte qu'il devient un homme. Et avec les autres, car la révolte « c’est l’aventure de tous ». Ainsi va le monde.
Didier Martz 7/8 janvier 2010

