Bienvenue à toutes et à tous.

Faute d’actualités nourries, je m’en prends aujourd’hui à un problème que l’on pourra juger trivial : le distributeur automatique de boissons. Dieu ou le Diable peut gésir dans les détails. Vous savez peut être que je défends régulièrement ici l’idée selon laquelle les objets ne sont pas aussi neutres qu’ils paraissent et que, malgré leur air de ne pas y toucher, ils en disent et en font bien plus long qu’on ne le pense. Confère la poussette, le GPS, le téléphone portable. Certes, ils facilitent notre vie, mais plus encore ils l’orientent dans un sens dont les conséquences ne sont pas toujours bien mesurées. Pour illustrer cette thèse, je m’en vais vous conter l’histoire de la cafetière électrique et du distributeur automatique de boissons, et ce qu’il advint du remplacement de la première par le second.

Une certaine cafetière électrique dont la marque importe peu ici trônait depuis longtemps déjà au milieu d’une salle de repos ou de réunion. Autour d’elle, on s’affairait : Qui à préparer le filtre et le café, qui à laver et sécher les tasses. Autour d’elle, on bavardait de choses et d’autres, des préférences pour telle ou telle marque de café, des avantages et inconvénients du café moulu. Autour d’elle, on se disputait parfois, pour un tour de rôle, de vaisselle ou autre, mal respecté, pour une côte part impayée, des règles de fonctionnement à établir. Bref, au moment des pauses, la cafetière électrique mettait de l’ambiance, créait, comme on dit aujourd’hui, du lien social. Même avec les buveurs de tisane ! Puis vint le jour où , pour des raisons de rapidité, d’efficacité, d’économie, on installa un distributeur automatique de boissons. Point n’était besoin de faire la vaisselle, d’acheter le café, de le préparer, il suffisait de mettre une pièce, d’appuyer sur un bouton pour choisir sa boisson et la consommer. Voilà notre cafetière, pot de terre, réduite en éclats par le nouvel arrivant sans qu’il y eût lieu de se plaindre, l’avantage semblant aux yeux de tous, évident.

Echappant aux contraintes matérielles, échappant à la contrainte collective et à l’impératif de l’heure, chacun pouvait désormais venir consommer, lorsqu’il le désirait et à tous moments. Individuellement. Seul. Sans avoir à parler aux autres. Fini les échanges, finies les disputes. Ou si peu. Du lien social précédent ne subsista alors que les conversations météorologiques et encore !

Si l’on considère que le lien social désigne l'ensemble des relations qui unissent des individus faisant partie d'un même groupe et qui établissent des règles de vie entre eux ; si il permet d'assurer la cohésion du groupe et l'intégration de ses membres alors la cafetière électrique est un intégrateur social beaucoup plus puissant que le distributeur automatique. Et pas besoin de long discours sur les valeurs que l’on partage ou pas : il suffit de regarder comment s’organise le travail autour de la machine à café pour établir quelles sont les conceptions des uns et des autres en matière d’ordre, de respect, de vie en commun, d’hygiène, de propreté. Quant au petit nouveau, il est sûr d’être rapidement intégré en se mettant à la tâche La morale de cette histoire est que les machines ne sont pas aussi neutres qu’on le croit. Je pense l’avoir montré. Ordinateur, téléviseur, téléphone portable ou guichet automatique, regardons donc à deux fois, voire plus, comment ces objets viennent se placer entre nous et les autres, comment ils les tiennent à distance. Ou bien il nous faudra craindre le destin de la cafetière. Ainsi va le monde.

Didier Martz mardi 20 octobre 2009