LE MONDE COMME IL VA (40)- La rentrée de Samuel
Par Admin, dimanche 20 septembre 2009 à 22:37 - Le monde comme il va - #231 - rss
Chronique de Didier Martz sur RCF Reims 87.9 - Charleville Mézières 94.6 - Rethel 98.3 - Vouziers 98.2 Le jeudi à 18 h 15, le vendredi à 12 h 40
40 - La rentrée de Samuel
Bonsoir à toutes et à toutes. C’est la rentrée des classes. L’angoisse des mamans, et de quelques papas, sera visible sur les trottoirs des établissements scolaires et plus particulièrement des entrées en maternelle, en CP ou en sixième, aux heures des grands moments, les moments de séparation. C’est ce que les enfants apprennent d’abord lorsqu’ils vont à l’école pour la première fois : c’est que pour exister pleinement, devenir autonome, il faut apprendre à se séparer de ce qui attache. Quelques larmes, un sourire crispé, le geste d’une petite main levée et voilà qu’on passe d’un monde à un autre. On est devenu un peu plus grand. Samuel a cinq ans et demi, il entre en CP. C’est un petit garçon intelligent et attachant. Samuel est handicapé. On est tous handicapé mais son handicap à lui est bien visible. Il le porte sur lui. Il marche avec difficulté mais va où il a envie d’aller, il s’exprime aussi avec difficulté mais sait se faire comprendre. Lorsqu’on est avec lui, on saisit mieux ce qu’est un geste, ce que c’est que porter une cuillère à la bouche, d’aller d’un point à un autre, en somme ce que c’est que d’être avec son corps. Ses sourires arrivent presque à faire oublier son handicap. Pour Samuel et sa maman ce n’est pas une rentrée comme les autres, tout change : les lieux, les dispositions, les gens. Passer d’un monde à un autre n’est pas facile pour les uns et les autres, changer de classe, changer d’emploi, déménager mais pour Samuel et sa maman c’est de toute autre chose qu’il s’agit. Ce n’est pas tant les conditions matérielles qu’ils appréhendent, encore que faire en sorte qu’elles soient bonnes fait plus penser à Sisyphe tentant vainement de porter son rocher en haut de la colline. Faire les aménagements nécessaires (emplacement dans la classe, table et chaise spécialisées, l’ordinateur....) est fort compliqué et mobilise une bonne dizaine de personnes pendant plusieurs mois et souvent est l'enjeu de conflits car il révèle nombre de résistances. Enfin Malraux disait qu’il fallait imaginer Sisyphe heureux mais tout de même ! Bien sûr, et c’est la moindre des choses, l’Ecole fait beaucoup pour l’accueil des enfants handicapés : du matériel, des dispositifs, des accès facilités, des prises en charge de toutes sortes mais ce n’est pas suffisant, comme n’est pas suffisante la bonne volonté. Pour qu’ait lieu cet événement extraordinaire qu’est l’intégration d’un enfant handicapé, il faut la complicité active de tous : du personnel, des enfants et de leurs parents. Surtout des enfants. Ce sont qui posent les questions les plus graves, directement, brutalement, sans s’emmêler dans les circonvolutions parentales, cette sorte de bouillie verbale dans laquelle on dit les choses sans les dires tout en les disant. « Pourquoi celui-ci ou celle-là, il est pas pareil, pourquoi il est pas comme nous ? » disent ils. L’enfant qui pose ces questions sait déjà implicitement ce que sont la normalité et l’anormalité. Il revient aux parents, maîtres, et autres adultes, de faire en sorte que cette distinction ne devienne pas discrimination puis exclusion. Sinon, le monde est celui où les enfants enterrent des corneilles vivantes (Cf. Kundera l’insoutenable légèreté de l’être) ou jettent des pierres à la grenouille prise dans une ornière (Cf. Le crapaud de Victor Hugo).
Didier Martz

