Le monde comme il va 37 – Quand sur l’abîme un soleil se repose (Paul Valéry)
Par Admin, dimanche 20 septembre 2009 à 22:29 - Le monde comme il va - #228 - rss
Chronique de Didier Martz sur RCF Reims 87.9 - Charleville Mézières 94.6 - Rethel 98.3 - Vouziers 98.2 Le jeudi à 18 h 15, le vendredi à 12 h 40
Les premiers appartenaient à la même entreprise. Compte tenu de leurs brillants résultats, ils avaient gagné un voyage au Brésil. Les suivants convolaient en juste noces vers la même destination ; cet autre y prenait un repos bien mérité ; elle, s’y rendait pour poursuivre les recherches auxquelles elle consacrait une bonne partie de sa vie. Tous, avaient préparé ce voyage, qui, promettant des souvenirs, qui, des cartes postales, qui,des valises de cadeaux. Tous, avaient promis un voyage tranquille, avaient rassuré les proches. En remontant le temps, en examinant les faits et gestes de chacun, en refaisant l’histoire, tout les conduisait pourtant à l’inimaginable, à l’impossible. Des « si » de toutes sortes tentent pourtant, avec le recul de modifier le cours de l’histoire : « et si elle ou il m’avait écouté » ou « si l’avion avait eu du retard » ou « si… ». mais tout concorde, tout s’enchaîne inexorablement. Comme Œdipe face à son destin, les individus sont dans un engrenage qui les conduit là où ils sont, hélas, maintenant : abîmés en mer. Il ne s’agit pas alors de fatalité qui laisserait penser que ces évènements étaient écrits à l’avance mais bien de destin, un destin qui ne se devine que rétrospectivement, en se remémorant tous les faits et gestes qui ont précédé la tragédie. Il s’agit bien alors d’une tragédie. Puisque comme Oedipe créant son destin en essayant de l’éviter, chacun va à la mort, quoiqu’il fasse. Il n’y a pas d’issue. La tragédie est toujours liée à la présence d'une transcendance, d'une puissance qui domine le personnage tragique et sur laquelle celui-ci n'a pas de contrôle. C’est en cela qu’il y a tragédie. Comme dit Anouilh dans son Antigone, c’est une tragédie « parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur le dos, et qu’on n’a plus qu’à crier, – pas à gémir, non, pas se plaindre, – à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. » Et ce ne sont pas toutes ces explications techniques dont on nous abreuvent qui cherchent à expliquer l’inexplicable, foudre, otage, givrage, débris, boites noires… qui y changeront quelque chose. Qui laissent entendre que cela aurait pu être autrement comme dans un drame. Dans le drame, subsistent des lueurs d’espoirs, « cela devient, dit encore Anouilh, épouvantable de mourir, comme un accident. On aurait peut-être pu se sauver. Dans le drame, on se débat parce qu’on espère sinon en sortir mais au moins on aurait pu changer le cours des choses. Il n’en est rien. Il n’y avait rien à faire ! Aucune réponse ne suffira. Toujours il subsistera « un je-ne-sais-quoi »d’indéfinissable qui refuse l’explication rationnelle, parce que l’injustice ne peut se justifier. Reste la poésie, ce produit de haute nécessité quand plus rien ne va. Victor Hugo « Une nuit qu’on entendait la mer sans la voir » ou encore Paul Valéry « Quand sur l’abîme un soleil se repose ».
Didier Martz - jeudi 4 juin 2009

