Bonsoir à toutes et à tous. En général sur les sujets que j’aborde, je ne sais pas ce qu’il en est pour vous parce que bien souvent c’est affaire d’opinion et Dieu sait qu’elles sont variées et variables. Mais pour le sujet de ce soir je sais, avec une certitude proche de zéro erreur, que chacun a reçu maintenant la feuille bleue qui sert à déclarer ses revenus à l’administration fiscale. Comme chacun le sait, cette déclaration servira ensuite à calculer la hauteur à laquelle il contribuera à la réalisation de la chose publique, res publica en latin, république en français. N’en déplaise aux uns et aux autres, payer l’impôt est un acte citoyen et, à voir, la mine réjouie que les uns et les autres arborent, on sent bien qu’il y a dans cet acte quelque chose d’une fierté (sic). Sauf que l’acte a disparu. Bien sûr on paie toujours ses impôts mais je parle de l’acte de payer, celui qui conduit à se déplacer, à rencontrer quelqu’un, à sortir de l’argent de son portefeuille : le geste de payer en monnaie sonnante et trébuchante. Cet acte simple qui consiste à pouvoir acheter quelque chose ou à pouvoir contribuer à quelque chose ou encore à rembourser une dette parce qu’on en a les moyens. C’est une sensation de prime enfance, celle de l’enfant qui, cassant sa tirelire, va faire son premier achat. Cela me rappelle la toute première scène du livre d’Albert Cohen, Ô, vous frères humains !, dans laquelle un jeune enfant juif s’approche du bonimenteur pour acheter un cadeau à sa mère. Comme il est rayonnant, comme il est fier, puissant ! Hélas, il va lui en coûter d’être juif ! Ceci pour dire que pour contribuer à quelque chose, au bien public, il faut certes le discours : l’impôt, c’est pour ceci, c’est pour cela et bla, bla, bla, mais il faut aussi en avoir la sensation, même si elle n’est pas agréable. Je dirai même surtout si elle n’est pas agréable car on sait à ce moment que l’on quitte son intérêt particulier, que l’on se déprend de soi. On entre, en majesté, dans le devoir et l’intérêt général! Et justement l’administration fiscale sait que ce n’est pas agréable. Aussi le chef du centre prélèvement Service, me propose-t-il dans un courrier, d’alléger mon déplaisir et de me faciliter la tâche par la mensualisation ou le prélèvement à l’échéance. Autrement dit, pour mieux avaler la pilule. Ce n’est pas nouveau et nombre d’entre vous, cédant à la facilité et on les comprend, ont déjà opté pour cette solution. Sauf que ce faisant, nous perdons la sensation, la sensation d’être, la sensation d’être des citoyens, des citoyens actifs et solidaires. Qui sait encore, recevant son bulletin de salaire, qu’il est, par les charges sociales qu’il paie, sécurité sociale, retraite, etc. solidaire d’un grand nombre de personnes anonymes ? Qui sait qu’en prenant une mutuelle, il mutualise ? Arrêtons nous quelques instants sur ce joli mot de « Contribution sociale généralisée », réfléchissons au sens profond des mots « contribution », « sociale » et « généralisée ». N’est-ce pas de nature à rendre notre contribution, parce que prenant sens, plus agréable ? On aurait tort, je pense, à mettre sur le compte d’un individualisme des individus le manque de solidarité entre eux. Je crois que les facilitations techniques de toutes sortes, prélèvement, mensualisation, carte bancaire sous prétexte d’adoucissement de nos peines conduisent à l’endormissement des consciences parce qu’elles nous éloigent toujours plus du réel. Léon Bourgeois de Reims, inventeur du solidarisme en cette fin de 19e siècle, distinguait entre la solidarité active suggérant le principe d’un devoir social et la solidarité passive qui, elle, est appelée à se déployer dans un espace lisse, sans aspérité, sans clivage ni conflit. Il est probable alors que de l’expression solidarité passive ne subsistera que la passivité. Ainsi va le monde. Bonsoir.