337 SDF sont morts cette année en France. SDF. D’abord, c’est un sigle pour Sans Domicile Fixe. C’est moins fatigant à dire. Puis un acronyme. Un acronyme, du grec ákros, (au bout, extrême) et ónoma, (nom) est la transformation d’un sigle en nom commun. Par exemple : un SDF, un OVNI, un CD… Enfin, c’est aussi un euphémisme. Euphémisme, du grec phêmi ("je parle") et eu ("bien, heureusement") est une figure de pensée qui consiste à employer une expression adoucie (ou un mot) pour évoquer une idée ou une réalité qui dérange, qui angoisse ou fait peur. Notre vocabulaire, par conséquent notre façon de penser, en est truffé : défavorisé pour pauvre, troisième âge pour vieux, intégration pour assimilation, personne de couleur pour noire, handicap pour infirmité, mal-voyant pour aveugle, enveloppé pour obèse, pays du Sud pour pays sous-développés, dommages collatéraux pour la mort de civils. A propos de la crise, par exemple, on parle plus de régulation que de réglementation. Et pour clore provisoirement la liste (je vous laisse le soin de la poursuivre) deux maîtres mots en matière d’euphémisation, genre joker, pour dire tout et n’importe quoi : « événement » et « société » ou mieux encore « société moderne ». La guerre peut ainsi devenir un événement et la « société moderne », responsable de tous les maux. Coluche proposait que les imbéciles puissent être traités, avec affabilité, de malcomprenants ! Le sigle, acronyme, euphémisme « SDF » est lui aussi est bien commode pour désigner une réalité clairement gênante. Dire : 337 SDF sont morts en France n’est pas la même chose que de dire 337 personnes sont mortes en France dans la rue. Comme de dire à l’hôpital : «on en est où au 337 ? (le n° de la chambre du malade opéré récemment) ne résonne pas de la même façon que: « comment va madame Dupont ? ». SDF c’est normalement une personne, un homme ou une femme. On pourrait dire que plusieurs milliers de personnes, ici en France, en 2000 presque 9, n’ont pas de domicile ou sont sans abri. Ou encore, plutôt que de dire que X centaines de milliers de personnes « vivent en dessous du seuil de pauvreté », dire simplement qu’elles sont pauvres. Sans domicile fixe. On se demande d’ailleurs ce que vient faire là le « fixe » puisque nombre d’individus pour des raisons professionnelles notamment non pas de domicile vraiment fixe. De la même manière, un individu portant de lourdes valises ou poussant une poussette est une personne à mobilité réduite mais pas handicapée. Qu’on meurt donc en n’ayant pas de domicile, fixe ou non, ne change rien à l’affaire. On meurt de toutes les façons, de froid, de faim ou de maladie ou les trois en même temps. Ici, un des attributs essentiels permettant de qualifier une personne de personne est d’avoir un domicile. Fixe de surcroît. Que cet attribut vienne à manquer et on passe de personne à SDF. Ainsi, être une personne à part entière c’est avoir un domicile. Ne pas en avoir, c’est être un SDF et non une personne. Et n’avoir rien, c’est être rien. Je suis, vous êtes, nous sommes, parce que j’ai, vous avez, nous avons : un domicile, une voiture, un travail, une télévision et un téléphone portable. Ainsi aujourd’hui et de plus en plus, dans un processus de déshumanisation, les individus sont confondus avec ce qu’ils ont, être c’est avoir. La réification dit le philosophe, « transforme» l’homme en chose (res en latin). L’homme citoyen devient consommateur et bientôt il sera réduit à l'état de produit. Il est alors objet : objet à vendre, objet à organes, objet de convoitises. La question d’Hamlet, vieux Shakespeare, ce n’est pas : « être ou de ne pas être ? » mais « avoir ou ne pas avoir ? ». A moins qu’elle ne se pose plus.