La mort, amie ou ennemie de la vie?
Par Admin, samedi 22 octobre 2005 à 22:02 - La mort - #30 - rss
La mort est indicible et pourtant on en parle!
Que la mort ait été une préoccupation constante des sociétés humaines est indéniable. Elle a été et elle est encore ce qui fait irruption, effraction dans le cours normal de la vie. L'idée que celui-ci ou celui-là qui était là, présent, ne soit plus, pèse sur toute réflexion et sur toute organisation quelle qu'en soit la forme. Acceptée, transformée, déniée, la mort n'est jamais un simple fait biologique.
Elle est toujours prise dans un ordre symbolique qui fait d'elle non pas un pur donné, une réalité mais un signe, et comme tout signe, un signe arbitraire qui témoigne du rapport que nous entretenons avec elle. Ainsi, le statut de la mort dans les sociétés industrielles ne dit rien de la mort elle-même mais il nous renseigne sur le rapport que ces sociétés entretiennent avec elle et sur l’état mental de ces dernières.
Aujourd'hui, elle est à la fois réalité interdite, déniée sur laquelle il importe de faire un silence horrifié mais aussi l'objet d'une profusion de discours. On en parle tellement qu'on peut se demander si, à la mort silencieuse, n’allait pas succéder la mort bavarde, à la mort occultée la mort étalée, à la mort honteuse la mort joyeuse. L'actualité récente ou celle plus lointaine en témoigne. D'un côté, la mort dans les solitudes urbaines, effacée sans tambours ni trompettes; de l'autre sa mise en scène spectaculaire. Monstrations indécentes des cadavres dans les conflits armés, sur le bord des routes, dans les camions frigorifiques de conservation des effets de l'après-canicule ou celui deviné de Vincent Humbert après son euthanasie; discours statistiques, théoriques, politiques et pléthoriques.
Quelle est la fonction de ces différents discours en mots ou en images ? Ne peuvent-ils faire autre chose que participer à la conspiration du silence tout en feignant de le rompre ? Jankélivitch notait que "l'ineffable est inexprimable parce qu'on manque de mots pour exprimer ou définir un mystère aussi riche, parce qu'il y aurait sur lui infiniment à dire, immensément à suggérer, interminablement à raconter". « La mort, ajoutait-il, est indicible parce qu'il n'y a, dès l'abord, absolument rien à en dire ». Et pourtant on en parle.
Notre civilisation semble passer, en ce qui concerne la mort, d'une logique du silence à une logique de la production. La mort s'offre en toute indécence aux linéaires et gondoles de la société libérale, mise en scène sur les plateaux de la société du spectacle : entre la mort silencieuse et la mort fabriquée, la mort change de sens. La mort, malgré son caractère insoutenable de scandale, est devenue tonitruante. On la tenait depuis toujours pour un état que l'on constatait, comme une sorte de fatalité avec laquelle il fallait composer - un fait devant lequel on s'en tenait à une posture de spectateur impuissant ou qu'on habillait d'artifices divers pour la conjurer - pour entrer à l'âge contemporain, dans l'ordre des choses que l'on fabrique.
La mort est devenue un produit, elle se vend et s'achète, elle est en passe de devenir, dans la logique industrielle si bien décrite par Marx, une marchandise : supermarchés de tombeaux de marbre et de plaques du souvenir, placements financiers en guise de préparation, prises en charge des "modalités pratiques" par des organismes pompeux, émissions médiatiques, tous concourent à la transformation du fait en produit. Mais il y a plus.
La polémique récente autour de l'hécatombe due aux excès météorologiques, le débat autour du cas Vincent Humbert soulignent un fait lui aussi tout récent : la politisation de la mort. La mort suit un bien curieux destin. Elle n'est pas seulement l'objet d'une transformation en produit industriel et commercial, elle n'est pas seulement l'objet d'une mise en scène, avec effets esthétisants de caméra. Il lui arrive autre chose. On savait, depuis Michel Foucault, que le pouvoir, tous les pouvoirs ont un droit de vie et de mort sur leurs concitoyens, que la politique est aussi une administration de la santé des citoyens : campagne contre le tabac, pour la sécurité routière, contre le sida, contre le comportement irresponsable des individus qui ne savent pas tenir leurs excès avec le cortège des culpabilisations qui s'ensuit, etc., mais le fait politique le plus marquant est le pas pris par la santé, la maladie, la mort sur les objectifs politiques traditionnels : le progrès, le bonheur pour demain, la liberté, l'indépendance nationale.
Si le bonheur figurait l'horizon de la politique depuis Saint-Just, force est de constater qu'il passe aujourd'hui, dans un temps de rabougrissement des utopies, par un nouvel horizon : l'administration des corps ou ce que Foucault appelait en son temps, le biopouvoir.
Didier Martz

