La mauvaise réputation
Par Admin, lundi 19 décembre 2005 à 21:43 - Les apparences - #61 - rss
Les hommes ont longtemps cru que la vérité du monde était au bout de leurs sens
La terre est plate comme le disque du discobole; le soleil tourne autour de la terre …
Les hommes ont longtemps cru ce qu’ils voyaient : ils observaient le lever de l’astre du jour sur l’horizon « plat » ; la montée au zénith puis la lente descente du soleil au-delà d’un horizon que l’on ne pouvait atteindre. La nuit succédait au jour parce que le soleil faisait le tour de la terre et se cachait donc derrière elle pendant ce temps.
Les générations se sont transmis cette réalité observée comme une vérité; les savants étaient tous d’accord sur ce fait ainsi que les plus hautes autorités civiles et religieuses. L’homme occidental pouvait croire qu’il était le centre du monde. Platon, pourtant avait déjà évoqué la possibilité que notre environnement ne soit fait que d’ombres portées sur les murs de notre caverne. Il n’était que philosophe et ce n’était qu’idées restées abstraites.
Il faut attendre Galilée pour voir apparaître une théorie de la rotation du soleil autour de la terre contre toutes les idées établies; il le paie très cher ! Son procès aboutit au reniement de ce que ce savant génial, en avance sur les connaissances de son temps, savait être la vérité scientifique. Mais il aurait ajouté tout bas après ses paroles d’acceptation : « Et pourtant elle tourne ! » Le mouvement apparent était vérité pour tous sauf pour lui et l’histoire a démontré que les foules avaient tort et lui seul raison.
Mais comment savoir que l’apparence n’est qu’un aspect faussé d’une réalité totalement différente ? A partir de quel moment peut-on mettre en doute la certitude et chercher sous sa surface « quelque chose d’autre » qui ne sera pas assuré de vérité et conduira soit à un égarement qui sera rejeté soit à une autre certitude qui s’affirmera avec les preuves matérielles ou les démonstrations intellectuelles. Quel rapport y a-t-il entre ces deux étapes nous conduisant d’une certitude numéro un à une certitude numéro deux ? Ont-elles des points communs ? Sont-elles totalement différentes et même contradictoires ?
Le fonctionnement d’une enquête policière dans un roman, un film ou la réalité peut nous éclairer. Imaginons qu’un délit soit commis, disons un meurtre dans une pièce ; l’inspecteur ou le commissaire de police relève tous les détails visibles qui se présentent à ses yeux ; par exemple le cadavre tient un revolver dans sa main. Il semblerait donc que l’individu se soit tiré lui-même une balle de ce revolver. Le policier peut conclure à un suicide. Il peut en rester là si tous les indices et témoignages concordent dans ce sens. Mais il peut s’apercevoir qu’un fait (plus ou moins apparent) dérange cette conclusion qui devient alors seulement une hypothèse et non une vérité. Il peut aussi avoir l’intuition que cette vérité du suicide n’est que faux-semblant, maquillage, simulacre, mise en scène ; il poursuivra alors sa quête – son en-quête – pour découvrir le coupable de ce qui est alors un crime et non un suicide, le crime parfait donnant au coupable toutes les apparences du parfait innocent. Les indices trouvés à l’origine par le policier n’ont pas changé : le revolver reste toujours dans la main du cadavre mais on a découvert un autre fait caché au moment de la constatation, par exemple une porte dérobée ou un carreau cassé qui peuvent indiquer qu une autre personne est impliquée dans le meurtre ; des motifs psychologiques inconnus et découverts peuvent aussi démonter un alibi qui présentait toutes les garanties de l’innocence. Les grands enquêteurs Hercule Poirot, Maigret ou Colombo et bien d’autres nous passionnent dans leur recherche de la vérité. Ils savent débusquer la faille derrière la vraisemblance des faits et ne pas s’en contenter; ils recherchent la vérité cachée de toute la force de leur intelligence à partir des indications de leur intuition, quitte à se tromper et à partir sur de fausses pistes. Mais dans la fiction ils ne se laissent pas égarer : il y a peu d’erreurs judiciaires ; sinon, ils ne seraient plus des héros !
Les apparences ont mauvaise réputation ; il vaut mieux ne pas s’y fier, suggère la sagesse populaire, il ne faut pas juger uniquement sur ce que l’on voit qui n’est qu’un aspect qui peut se révéler trompeur s’il ne correspond pas à la réalité. Par les contes de fée, les enfants apprennent à ne pas croire qu’une grenouille n’est qu’un batracien répugnant. Elle peut cacher un beau prince ou une princesse éblouissante pour peu qu’on lui témoigne un peu de tendresse. Le miroir peut être magique et parler à la personne qui s’y regarde. Blanche-neige peut avoir l’air de mourir, elle n’est qu’endormie : elle se réveillera de son long sommeil pour être heureuse avec son prince. Alice passe de l’autre côté du miroir pour découvrir un autre aspect du monde. La citrouille n’est pas seulement un cucurbitacée ; elle en a bien l’aspect et la couleur orangée mais elle porte dans sa substance la possibilité du carrosse. On peut multiplier les exemples et s’étonner des rapports entre l’aspect extérieur des éléments du monde des contes et leur fonction véritable. Pourtant n’est-ce pas le même rapport dans les histoires policières et dans le monde dit fabuleux des contes ? N’est-ce pas extraordinaire de retrouver le véritable coupable qui a tout arrangé pour que rien ni personne ne découvre son forfait ?
Dans notre vie de tous les jours, ne sommes-nous pas entourés d’apparences que nous décriptons sans même nous en rendre compte? Comment savoir qu’un membre de la famille est rentré à la maison au moment où vous franchissez la porte? En voyant d’un coup d’œil la paire de chaussures dans l’entrée ou les pantoufles manquantes …Sherlock Holmès est très fort à ce petit jeu de devinettes. Ne pas se fier aux apparences parfois trompeuses mais qui peuvent être aussi abordées comme un jeu avant de déjouer la tromperie, s’il y a ; car elles sont souvent vraies, ces apparences, entièrement, et elles sont toujours le support de la réalité.
Devinez quel personnage célèbre est décrit par Rabelais dans Prologue au Gargantua : «Le voyant du dehors et le jugeant de l'apparence extérieure, vous n'en eussiez donné deux sous, tant laid il était de corps et ridicule en son maintien, le nez pointu, le regard d'un taureau, le visage d'un fou, simple en moeurs, rustique en vêtement..»
C’est Socrate ! Cherchez le vrai ...
Lucette Turbet

