La marche en ville
Par Admin, lundi 14 novembre 2005 à 19:52 - La ville - #57 - rss
Les passants anonymes qui circulent en ville établissent un lien social particulier entre eux alors qu'ils cherchent à s'éviter sans se regarder, c'est la théorie de Marc Relieu, chercheur en sciences sociales.
Silence et indifférence caractérisent le lien social qui s’établit entre passants anonymes circulant ensemble sur le même trottoir. Ces piétons parviennent cependant à coordonner finement leurs déplacements, ce qui leur permet de se croiser en s’évitant mutuellement, sans interaction ni collision.
Le lien social qui s’établit entre des passants qui circulent ensemble sur le même trottoir n’est pas fondé sur un échange de paroles_. Quand ils commencent à parler, les passants se positionnent au sein d’une autre activité que la marche, si bien qu’ils ne s’adressent plus à des étrangers en tant que tels, mais par exemple à des policiers ou à des vendeurs, c’est-à-dire à des personnes socialement catégorisées, en compagnie desquelles ils mettent en œuvre des schémas d’action spécifiques et routiniers : une plainte, une transaction commerciale. La relation de paroles entre passants anonymes se caractérise par sa brièveté, sa structure et surtout son statut d’interruption momentanée__ de l’activité principale que constitue la marche. Au lieu de commencer, comme les conversations, par un échange de salutations, cet échange utilise un « ticket » : « excusez-moi, vous avez l’heure ? ». Une fois la réponse donnée, chacun retrouve le silence et le déplacement.
Si la relation sociale entre passants ne reçoit pas sa signification des mots, elle n’est pas pour autant dépourvue de signification sociale. Ainsi de l’indifférence mutuelle adoptée par les passants. Elle est le corrélat d’une orientation mutuelle conjointe sur une forme particulière d’être ensemble, les relations en public, distincte de l’interaction de face-à-face, ou d’autres types de rencontres sociales. L’efficacité sociale liée à cette indifférence active conduit à se demander comment des personnes qui font tant d’efforts pour ne pas se regarder, parviennent pourtant à réaliser une coordination très sophistiquée qui leur permet de s’éviter mutuellement et de ne pas entrer en contact. En comprendre les ressorts demande une connaissance de trois dimensions : celle de la perception, de la motricité et de l’action en situation et des méthodes systématiques qu’utilisent les gens qui réalisent une activité particulière telle que la marche en ville. On reconnaît ainsi au passant une double compétence : celle de produire et de reconnaître une conduite, des allures, des façons de regarder calibrées selon les circonstances.
La perception et la motricité sont des techniques, des procédés mis en œuvre par les passants pour produire et reconnaître qu’ils sont en train de marcher ensemble tout en se donnant mutuellement l’impression de s’ignorer les uns les autres ! Comment les activités de déplacement en ville s’organisent-elles de manière à réduire tout risque de collision ou de rencontre sociale frontale entre les personnes elles-mêmes ?
Prenons deux piétons circulant sur un même trottoir. Dans ce contexte, chacun tient compte d’une « maxime de continuité » : un piéton avance dans un sens déterminé, qui est perceptible sur la base d’un simple coup d’œil. Pour prendre une image, un piéton est perçu sur un couloir de déplacement qui se dessine au-delà de la position qu’il occupe à un instant t.
Ce principe permet à deux piétons qui arrivent l’un en face de l’autre sur des couloirs distincts, de se faire mutuellement confiance pour qu’aucun ne modifie brutalement sa trajectoire en direction de l’autre. Il fonde aussi la réalisation d’ajustements prospectifs des trajectoires, sans qu’il y ait coordination à proprement parler. Un tel ajustement est facilement observable par exemple au coin de deux rues à angles droits. Un simple coup d’œil suffit pour opérer un partage du trottoir selon des couloirs qui se profient au-delà des trajectoires empruntées à cet instant. Ainsi la possibilité du passage est assurée et personne ne s’aperçoit qu’il y a eu ajustement de part et d’autre et tous deux se croisent en s’ignorant.
Il faut ajouter ici un autre principe : celui de minimisation des ajustements. Contrairement à ce qui se passe dans l’interaction sociale ordinaire qui est le lieu d’ajustements multiples et permanents entre les individus. L’organisation du passage de deux piétons se fait sans coordination ou interaction ultérieure de manière à produire et à garantir une « indifférence civile » entre les passants nécessaire à leur « bonne marche ». la bousculade ou le dandinement de deux piétons ne sachant pas quel couloir emprunter indique la remise en cause de ce principe-ci et de ce principe-là.
La circulation piétonnière se conçoit au contraire comme l’évitement de l’interaction, sur la base de la minimisation des procédures d’ajustement entre les personnes. L’espace public n’est en ce sens ni un espace de contact, ni un espace de communication, mais plutôt un espace de croisements basé sur des procédures de standardisation des conduites de locomotion. Apparaît ainsi un ensemble de pratiques de spatialisation qui consistent à maintenir un écart entre les piétons, pratiques qu’on retrouve de façon statique dans les queues ou les arrêts de bus.
Marc Relieu, sociologue, chercheur associé au Centre d'Etude des Mouvements Sociaux (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris), enseignant à l'Université de Paris VIII (Formation Ecla), membre du Groupe de Recherche Intermédia -Université de Paris VIII).

