Nous sommes en Démocratie. Ce pourrait être le nom d'un joli pays dont la nationalité serait ni française, ni anglaise, ni ceci ou cela. On y aurait la nationalité démocratique. Ce qui caractérise la démocratie, c'est la liberté des individus qui la composent. Malgré quelques contraintes nécessaires, les uns et les autres ont le sentiment d'être libres. Comment témoigner de cette liberté ? Quelles sont ses œuvres ? Par quels actes concrets ? Il faudrait y songer quelques instants. A quel moment, dans quelle situation avons nous le sentiment d'être libres ou plutôt de nous libérer ? Etre libre, c'est d'abord vouloir; puis pouvoir et enfin agir. Chacun de ces registres peut être déclinés : vouloir (expression d'un désir : je voudrais bien...), (faculté de choisir : j'ai finalement décidé...), (force de caractère : je réussirai même si...); pouvoir (j'ai le droit), (j'ai les capacités, les moyens). Ce qui suppose, pour vouloir notamment, de bien savoir, d'être bien informé. Si l'on ajoute à cela l'ensemble des facteurs qui nous conduisent à une décision et la déterminent (notre environnement social, notre éducation, notre histoire personnelle, l'hérédité biologique, notre inconscient...), il ne reste alors que ce vague sentiment qui donne l'impression d'être libre. Ce qui pose problème notamment en ce qui concerne l'autre aspect de la démocratie à savoir qu'elle n'est plus, certes, le gouvernement du peuple par le peuple, mais pose néanmoins la souveraineté du dit peuple, c'est-à-dire que tout pouvoir doit émaner de lui directement ou indirectement. C'est vrai en droit moins dans les faits. Le pouvoir d'une manière générale lui échappe. D'ailleurs, on ne voit pas bien à quoi correspond cette entité « PEUPLE » à part dans l'égalité de droit de tous les individus mais qui éclate en inégalité dans les faits. Inégalité parce que chacun ne sait pas au même niveau ( par manque d'informations), chacun ne sait pas ce qu'il veut selon des déterminations de toutes sortes et quand bien même croit-il savoir et vouloir, il ne dispose pas toujours des moyens nécessaires pour agir. Il est alors difficile de parler de liberté et de démocratie, de souveraineté du peuple même si, faute d'autre chose, on en conserve provisoirement le principe. Sauf que pendant ce temps du pouvoir s'exerce, des uns sur les autres, parfois pour le bien des seconds, le plus souvent à leur détriment. C'est parce que des intérêts divergent. Divergence entre l'intérêt des particuliers et l'intérêt général (bien commode), divergences entre les intérêts particuliers des plus forts, minoritaires, contre les plus faibles, majoritaires. Alors comment peut-il se faire que « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent ? » C'est la question d'Etienne de la Boétie en 1576. On objectera qu'on est aujourd'hui en 2010 et que nos régimes sont loin d'être tyranniques – encore qu'il n'y a pas si longtemps nous avons expérimentés nombre de régimes totalitaires. Mais la question de la Boétie n'oriente pas la réflexion vers la nature bonne ou mauvaise du tyran. Qu'importe en effet que le prince soit d'un naturel aimable ou cruel : n'est-il pas, de toute manière, le prince que le peuple sert ? D'ailleurs la tyrannie est indifférente aux modes d'exercice du pouvoir : « Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. » C'est tout un. La démocratie n'est qu'une forme douce de tyrannie. Alexis de Tocqueville l'avait déjà écrit. Au corps et esprit défendant du peuple, sa soumission est obtenue parce que les tyrans usent de plusieurs stratagèmes pour l'affaiblir. D'abord, le peuple est engourdi par le théâtre et les passe-temps ludiques, la télévision, le football et autres parcs de loisirs, . La Boétie condamne ainsi ces « drogueries »: Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie. Le tyran allèche ses esclaves pour endormir les sujets dans la servitude. Il accorde des largesses (ce qu'on appelle aujourd'hui l'assistance) à son peuple sans que celui-ci se rende compte que c'est avec l'argent même soutiré à ses sujets que ces divertissements sont financés. Cet engourdissement a trouvé sa plus belle expression dans le propos de Patrick Le Lay, PDG de TF1, interrogé parmi d’autres patrons dans un livre Les dirigeants face au changement (Editions du Huitième jour). Il affirme : " Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ”business”, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (...). Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (...). Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. " Édifiant, n'est-ce pas ? Mais ce genre de déclaration vaut pour les téléspectateurs de TF1 qui ont choisi librement (sic) cette chaîne. Plus difficile à convaincre sont les « milieux » que de la Boétie appelle « instruits ». « Ce que j'ai dit jusqu'ici sur les moyens employés par les tyrans pour asservir la contrainte, la coutume d'obéir, l'idéologie, les jeux ou les superstitions, n'est guère mis en usage par eux que sur la partie ignorante et grossière du peuple. Si le tyran veut maintenir sa domination, il doit trouver un autre stratagème pour les gens instruits et rendre ces gens "complices", complices de la tyrannie. Il y parvient aujourd'hui fort bien puisque – ce qui n'est pas sans être paradoxal - des quelques recherches en profondeur qui ont été menées sur ce sujet, il ressort que, en réalité, l’influence des médias est plus importante sur la fraction de la population la plus éduquée y compris les philosophes. La masse de l’opinion publique paraît, elle, moins tributaire du discours des médias. Au dam de de la Boétie. C'est pourquoi la la « communication » constitue l’instrument de gouvernement permanent des régimes démocratiques. Elle est, pour eux, ce que la propagande est aux dictatures comme le souligne Noam Chomsky. Un moyen de diffuser un « esprit » pour influencer, impliquer les personnes dans le processus de domination, esprit sans lequel aucun pouvoir ne serait possible car les sources de l'indignation sont trop nombreuses pour maintenir les individus dans la servitude, l'impuissance et le consentement. Une des caractéristiques de cet esprit est de laisser entendre qu'il n'y a pas d'alternative, slogan développé en son temps par Margaret Tatcher (T.IN.A : there is no alternative). Etienne de la Boétie pensait que pour sortir de cette domination il faut sortir de l'habitude. Commencer par fermer la télé, ou comme dit Léo Ferré « ne pas mettre ses pantoufles en rentrant le soir comme on le fait chaque soir ». Une sorte de désobéissance à soi complément de la désobéissance civile sans laquelle il n'est pas de vrai citoyen. Il faut alors être attentif à la manière dont se fabrique l'opinion bien sûr, mais surtout l'opinion qui consent. Il importe peu qu'on ait affaire à la droite ou à la gauche puisqu'il s'agit dans tous les cas d'exercer le pouvoir.

Didier Martz le 12 février 2010

A voir le double DVD Chomsky et Compagnie - Chomsky et le pouvoir