AINSI VA LE MONDE N° 94 - REMANIEMENT
Par Admin, jeudi 18 novembre 2010 à 15:52 - Le monde comme il va - #300 - rss
La chronique de Didier Martz sur RCF Reims Ardennes
Bienvenue à toutes et à tous
Voilà, c'est fait, le remaniement ministériel, précédent de peu le beaujolais nouveau, est enfin arrivé. Remaniement, c'est un mot qui a une belle et longue histoire. On le voit apparaître en 1690 en typograhie. Il désigne, selon le Dictionnaire Furetière de la langue française, l'action qui consiste à « réduire les pages de petit en grand ou de grand en petit ». Ce qui n'est pas sans risque comme l'écrit Victor Hugo dans ses correspondances de 1862 où il souligne « le danger des remaniements ». « Dans un remaniement, dit-il pour corriger une faute, l'ouvrier en fait souvent de nouvelles. » Le mot gagne ensuite les milieux littéraires et les auteurs n'en finissent pas de manier et remanier leur texte. De maniements en remaniements de « la carte et le territoire » Houellebecq obtient le prix Goncourt. Bien avant lui Simone de Beauvoir ne cache pas qu'elle a du procéder à certains remaniements indispensables à la bonne gestion de son livre les Mandarins, Goncourt 1954. On remanie aussi beaucoup dans d'autres ouvrages mais ceux de la construction. On refait partiellement voire complètement un édifice, en utilisant, je souligne, des matériaux de même nature. On remanie un carrelage, un pavage ce qui peut contrarier certains projets. Ainsi le même Victor Hugo, mais cette fois dans les Misérables, de noter que les couvreurs remaniant une partie des ardoises de la prison achevait de rendre l'instant favorable pour une tentative d'évasion. Aujourd'hui, le mot a gagné tous les domaines d'activité. On peut ainsi manier et remanier une équipe de football, un cabinet de ministres. On parle aussi en médecine de remaniement osseux mais le mot n'a pas perdu son sens profond. Remanier c'est modifier, changer, refaire, réaménager, retoucher mais sans toucher à l'essentiel. On ne peut donc pas vraiment parler de rupture à propos de remaniement même si la députée, Valérie Rosso-Debord, estime que reconduire le même premier ministre dans ses fonctions constitue, « une autre forme de rupture ». C'est tout l'art d'un bon remaniement. Faire en sorte qu'il donne l'illusion d'un changement voire d'une rupture tout en maintenant les choses en l'état. On doit d'ailleurs à Georges Pompidou (1969) et à Giscard d'Estaing (1974) cette superbe formule du « changement dans la continuité » qui arrive à conjuguer dans l'oxymoron la rupture avec le statu quo, la dynamique et le statique, la rapidité et la lenteur. On comprend que cette sémantique du mouvement immobile ait pu gagner le monde politique puisqu'on peut ainsi changer sans vraiment changer pour ceux que le changement fâche ; mais continuer – sans vraiment continuer non plus – pour ceux que la continuité fâche tout autant. Remarquez que c'est utile pour rassembler le maximum de personnes. Enfin il s'en est dit assez à propos de ce remaniement ministériel et comme dit Proust dans les jeunes filles en fleurs « Je vous ennuie avec ces histoires de serviteurs, mais vous savez comme moi quel tracas c'est d'être obligée de procéder à des remaniements dans son personnel ».
Ainsi va le monde !
18 et 19 novembre 2010

