AINSI VA LE MONDE n° 91 : THE SOCIAL NETWORK de David Fincher
Par Admin, lundi 1 novembre 2010 à 21:07 - Le monde comme il va - #296 - rss
On ne peut avoir 500 millions d'amis sans se faire quelques ennemis » ou comment la supercherie Facebook a été inventée.
La chronique hebdomadaire de Didier Martz sur RCF Reims Ardennes
Bienvenue à toutes et à tous,
Il était question, il y a quelques chroniques, de l'usage de Facebook, où des millions de nos semblables se produisent quotidiennement devant une collection publique d'amis virtuels. Voici le film qui relate la naissance du site : The Social Network, sous-titré« On ne peut avoir 500 millions d'amis sans se faire quelques ennemis », de David Fincher, pour la présentation duquel je laisse le micro à Hélène Genet.
>> The Social Network, ou comment un adolescent mal dégrossi, Mark Zuckerberg, devient en quelques semaines le plus jeune milliardaire de la planète, et comment un génie frustré opère une révolution historique par laquelle les humains se trouvent désormais mondialement interconnectés en « réseau social ». Facebook, c'est le lieu qui consacre et ordonne notre existence virtuelle, et qui vient recouvrir la réalité corporelle. Le film est haletant, parce que conduit par les fulgurances et la parole immédiatement opératoire de cet étudiant socialement mal adapté, mais supérieurement intelligent et d'une rapidité ahurissante.
Ce qui laisse rêveur, c'est la justification de l'entreprise : pourquoi Facebook ? dans quel but ? quelles intentions de transformation sociale ? Eh bien, tout l'argumentaire tient dans cette déclaration : « C'est cool ! ». Voilà la valeur phare, cette invariable revendication adolescente.
Les vêtements du jeune génie sont « cools » : sweet et short informes ; il s'en fout, exit les conventions sociales. Face à lui, les frères Winklevoss, champions olympiques et riches héritiers arborant l'impeccable uniforme de la prestigieuse université d'Harvard : à travers eux, en quelques scènes, toute une tradition morale et sociale se voit ringardisée. Mark les évince par sa seule rapidité d'action et sa totale absence de scrupule.
Le fond de l'affaire est moins « cool » : dépit amoureux et sexuel. C'est la première scène du film où le spectateur se trouve d'emblée tétanisé par la parole délirante du futur PDG en train se faire plaquer par sa petite amie. Mark mène plusieurs conversations à la fois, et Erica n'en peut plus de « vivre avec un tapis de course », un individu qui pense plus vite qu'il ne parle et vit sous l'empire d'une idée fixe, celle « d'en être ». Voilà la matrice : une pathologie obsessionnelle, un désir dévorant de reconnaissance sociale. Curieux pour qui broie les règles élémentaires du dialogue et témoigne d'une impressionnante indifférence émotionnelle. Facebook, c'est ça : l'espoir d'exister envers et contre tous.
Mais Facebook, « C'est cool ! ». Qu'est-ce à dire ? Qu'il s'agit de viser d'abord et toujours la facilité, l'insouciance, le plaisir immédiat. Sitôt proféré, « C'est cool » disqualifie jusqu'à la nécessité de fonder l'action, balaie ipso facto toute forme de justification, toute élaboration réflexive. « C'est cool » veut dire aussi : « plus besoin de penser » et réduit toutes les constructions idéologiques, politiques, morales à des « prises de tête ». Ce que défend cette entreprenante jeunesse, c'est une régression généralisée. Et ça marche.
Mais qu'on se rassure peut-être, ce film atteste encore de cette magnifique capacité masculine à entreprendre, à décider, et à faire l'histoire. Mark et ses acolytes sont des cow-boys du net et ce film glorifie l'action, la pugnacité. A leur image, on aimerait voir tous les hommes de la planète se réapproprier la certitude de leur force... à condition bien sûr de la fonder en raison.
Ainsi va le monde. 28 et 29 octobre 2010

