Bienvenue à toutes et à tous.

Facebook, Platon, Aristote et les autres. Hier soir, Madame X, que je ne connais pas, m'a demandé via Facebook d'être son ami. Facebook, c'est comme une photo de classe mais élargie. Et qui s'agrandit encore car chaque jour un nouvel ami vient s'asseoir sur le banc. Souvent un ami d'ami d'ami, etc. En fait la classe est virtuelle, le banc aussi et les amis avec. Il suffit de se connecter, de demander poliment et vous rentrez dans un cercle d'amis. Je ne sais pas vous mais moi, je me demande dans quelle case on peut ranger cette amitié d'un genre nouveau.

Celle de l'Eros grec ? Eros, chez Platon c'est le désir, le manque. C'est un « démon » dit Platon qui est la captation de l'autre pour son seul profit. C'est l'amour-passion, l'amour qui prend. Ce qu'on est pas, ce qu'on n'a pas, ce dont on manque tels sont les objets de l'amour pour Platon. C'est tenter d'avoir ce qu'on désire pour être heureux sauf que c'est impossible car comment aurait-on ce qu'on désire si on ne peut désirer que ce qu'on n'a pas ! Facebook : réunir le maximum d'amis pour tenter de combler le manque.

Ou alors il s'agit de la case Philia ? Philia, c'est l'amitié, la solidarité, le souci de l'autre dans la réciprocité, c'est l'amour qui partage. Pour Aristote, c'est se réjouir ensemble. L'amour ici n'est pas manque comme chez Platon mais joie ou jouissance. Aimer un paysage c'est se réjouir de sa vue ; aimer un ami c'est se réjouir de son existence. Grâce à Facebook je me réjouis de l'existence de 100 millions d'amis !

Il s'agirait dans ce cas plutôt d'Agapé. Agapé, c'est l'amour universel, la bienveillance sans contrepartie. On reconnaît Agapé dans l'amour du prochain. Agapé, c'est l'amour qui donne, proche de la caritas, la charité des Latins. On peut ainsi aimer sans être aimé. Il y a peut être un peu de cela dans FaceBook. Avec une centaine d'amis on est loin de l'universel mais on y tend jusqu'à ce que le voile d'Agapé/Facebook s'étende sur la terre entière. Encore un effort.

Il est plutôt à craindre qu'il s'agisse d'amour-propre. C'est l'amour de soi sous le regard de l'autre : le désir d'en être aimé, approuvé, admiré, l'horreur d'en être détesté ou méprisé ou pire encore ignoré. Pour cela il faut se montrer et quêter la moindre miette de regard. On n'a de cesse que de se montrer et en multipliant le nombre d'amis (sic) qui nous voudrons du bien, du moins le pense-t-on, nous échapperons à l'indifférence généralisée. Curieux paradoxe d'ailleurs.

En contrepoint, le phénomène signerait le manque d'amour de soi. L'amour de soi, c'est se placer soi-même sous son propre regard. C'est être pour soi-même cause de joie. L'amour de soi, qui ne regarde qu'à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits. Voilà comment les passions douces et affectueuses pour les autres naissent de l'amour de soi, dixit Jean-Jacques Rousseau.

Ainsi va le monde

Didier Martz 13 et 14 octobre