Les temps sont durs, vous l'avez compris, voici venir l'austérité... et pourquoi pas la rigueur ? Enquête menée par Hélène Genet.

Sous des dehors froids et inflexibles, rigueur était pourtant un noble mot. Proche de la rigidité certes, même parfois chargée de ressentiment (tenir rigueur à quelqu'un), la rigueur avait ses vertus dans le champ de la pensée et du raisonnement : régularité, précision méthodique. Evidemment, avec elle point de sentiment, on est dans l'insensibilité, voire la dureté ; mais sans elle, point de logique, point de jugement droit. Elle seule fonde la conviction et garantit un résultat solide.

Ainsi elle s'apprend, s’apprenait, péniblement, au prix d'une patiente éducation : rien de moins spontané que la rigueur ; elle est tout entière travail contre la désinvolture et l'élasticité de l'imagination afin de construire pas à pas une nécessité. Elle est bride, contrainte permanente, d'où son allure désuète, son parfum moraliste. Mais sans elle, ni le château de Chambord, ni le Discours de la méthode de Descartes n'auraient vu le jour. C'était une maîtresse sévère, mais sûre et juste.

Cependant sa valeur ne résidait pas tant dans l'effort dont elle s'accompagne, que dans la conformité à une règle. Délai, tenue de rigueur, renvoient à une prescription. Elle supposait un code, un ordre préalable, elle est précisément l'aptitude à l'appliquer, et ce faisant à en assurer la valeur. La rigueur était allégeance et dans le même temps consolidation de la loi.

Mais pourquoi tant d’imparfaits dans cette petite glose ? Parce que le concept est, hélas, en voie de disparition. Dans une société qui n'incite qu'à la consommation et au jouir, la rigueur est ringarde. Elle devrait pourtant, en toute rigueur, informer chaque décision, spécialement les décisions politiques qui ne sauraient emprunter les voies de l'imagination. En ce domaine aujourd'hui, on lui préfère opportunité, spontanéité, flexibilité.

On s’attendait pourtant, en ces temps de crise, à la voir resurgir, dans l’étiquette "politique de rigueur", slogan destiné à faire accepter une panoplie de restrictions présentées comme nécessaires et inéluctables. Il faut constater que déjà l'usage est éculé ; malgré l'euphémisme, l'expression passe aujourd'hui pour trop violente : il ne faut plus dire "rigueur" mais "austérité". Politique d'austérité, c'est neuf, c'est frais, cela ne charrie pas trop de mauvais souvenirs, le mot lui-même est presque doux à l'oreille. « Austérité » élève presque, là où « rigueur » abaissait ; elle est sévère certes, mais sans coercition : elle se tient, noble et impassible, sur son quant à soi. Va pour l'austérité.

Ainsi va le monde.

03-04 novembre 2011