Bienvenue à toutes et à tous

Dans la Grèce classique, par prévoyance, la ville d'Athènes entretenait à grands frais quelques malheureux destinés aux sacrifices. En cas de besoin (calamité, épidémie, famine, invasion), il y avait ainsi ce qu'on appelait un pharmakon à la disposition de la collectivité. Il était promené dans les moindres recoins de la ville sur un char décoré ; il était destiné à évacuer le mal. Puis la victime sacrificielle était chassée ou tuée au cours d'une cérémonie rassemblant toute la populace. Dans ce rite, le pharmakos est un réceptacle qui cristallise sur lui tout le mal et dont le sacrifice permet le retour à la paix. La victime émissaire incarne la culpabilité collective. Le pharmakos apparaît sous un double visage : personnage coupable justifiant la vengeance à son encontre, mais aussi objet de vénération religieuse. De ce pharmakos humain, on est passé au pharmakon remède. En grec classique, le pharmakon signifie le poison et son antidote, le mal et son remède. Son caractère double est symbolisé aujourd'hui dans le logo du pharmacien : dans la coupe d'Hygie, déesse de la santé et de la propreté (à l'origine du mot hygiène), le serpent déverse son venin empoisonné qui guérit. Dans une vision historique des différentes méthodes médicales, de nombreuses analogies apparaissent, qui font de l'expulsion et de la purification un thème médical essentiel. Par exemple les diverses théories sur les humeurs pécantes, (mauvaises humeurs - du latin peccare : pécher) qu'il faut évacuer par les clystères (les lavements) ou les saignées au XVIIIe siècle. Mais nous pourrions aussi parler des méthodes modernes de vaccination qui consistent à renforcer les défenses du malade pour le rendre capable de repousser seul une agression microbienne.

Ainsi tout type de traitement est un pharmakon. Il a vocation à guérir mais est susceptible d'entraîner des effets non voulus voire mortels. C'est une drogue magique ambiguë qu'on ne peut manipuler sans risques. Les connaissant, c'est alors la notion de « balance bénéfices/risques » qui évalue l'importance respective des avantages et inconvénients du médicament en question et qui permettra ou non de le lancer sur le marché. La constatation scientifique d'effets négatifs devrait conduire à retirer un médicament du marché, si le risque est fréquent ou grave comparé à l'effet bénéfique attendu. Surtout s'il apparaît qu'il peut être mortel. Dans le doute, c'est le fameux principe de précaution qui devrait jouer. Depuis 1997, on sait les risques du Médiator et ses effets indésirables notamment un qui est peu désiré : le décès. Et pourtant... Et pourtant, le Médiator a néanmoins été maintenu sur le marché provoquant les drames que l'on sait. Veulerie des hommes, irresponsabilité, peur, manque de courage sont sans doute à l'origine de cet effroyable machinerie. Ou bien faut-il penser que comme dans le Grèce classique, se rejoue la scène primitive du sacrifice et que nos sociétés pour fonctionner ont y encore recours. Sacrifice de quelques-uns pour un bonheur présumé du plus grand nombre ? Le caïphe, préférant une injustice à un désordre, sacrifia Jésus. Ainsi va le monde.

Didier Martz

20 et 21 janvier 2011