122 – Octo-centenaire de la cathédrale de Reims (5): lieux et non lieux

Bienvenue à toutes et à tous, Toujours dans le fil de la commémoration des huit cents ans de la cathédrale de Reims, il me revient en mémoire une autre cathédrale, celle de Florence, Santa Maria del Flore, Notre Dame des Fleurs. Vous savez peut être qu'en Italie, à Pise, Sienne et ailleurs, le baptistère se trouve en dehors de la cathédrale. Tout comme le campanile d'ailleurs. Ces deux édifices étaient séparés de la cathédrale car ils accueillaient pour le premier des catéchumènes adultes couverts de péchés et pour le second des individus chargés de besognes profanes. Ils valaient mieux alors qu'ils soient tenus à l'écart, même provisoirement, du lieu sacré qu'est la cathédrale. De la même façon, les fonds baptismaux sur lesquels fut baptisé Clovis étaient situés devant la façade de la cathédrale primitive vers l'an 400. Une fois baptisé, le devenu chrétien pouvait ensuite rentrer dans l'église et recevoir l'eucharistie. A Florence, j'imagine le poète Dante Alighieri né en 1265, l'auteur de la Divine Comédie, l'un des chefs-d'œuvre de la littérature mondiale. Il fut baptisé dans le baptistère. Il avait coutume de venir s'asseoir sur une pierre d'où il regardait se construire Santa Maria del Fiore. On appella plus tard cette pierre "la pierre de Dante ». Après s'être repu du spectacle, il reprenait son bonhomme de chemin pour dépasser la maison de la famille Portinari où vivait Béatrice, sa muse, dont il était éperdument amoureux. Revenons en France. D'après ce qu'on dit il régnait une ambiance surprenante dans les cathédrales au Moyen-Âge : elles étaient des lieux de réunion et de rendez-vous, on s’y promenait et on y pique-niquait, on y priait et on y contait même fleurette. Quant aux pourtours de l'édifice, la vie grouillait de toutes sortes d'activités et de métiers. On vendait, on fabriquait, on échangeait, on se divertissait avec les spectacles de rue. Je ne sais si la reconstitution est historique mais les premières images du film Le parfum tiré du roman de Süskind donnent un aperçu de ce que pouvait être la vie dans les rues des XIIème et XIIIème siècle et particulièrement, mais là j'extrapole, autour de la cathédrale, véritable centre de gravité, coeur battant de la ville. Où veux-je en venir ? C'est qu'aujourd'hui le centre de gravité qui concentrait toutes sortes d'activités s'est déplacé ou plutôt a éclaté. Il a éclaté en de multiples lieux. On boit et on mange place d'Erlon à Reims, on s'approvisionne dans les zones commerciales (seul subsiste ici ou là les marchés), on travaille dans des zones d'activités, on se distrait dans des parcs de loisirs et on habite dans des quartiers résidentiels. Chaque zone est bien marquée. On passe, on transite d'une zone à l'autre en fonction de ses besoins. La cathédrale a perdu sa force intégrative. La cathédrale n'est plus la cathèdre du grec cathédra, le siège, le coeur de la ville. Délaissée, il ne subsiste que les offices religieux de plus en plus espacés, les visites rapides des touristes qui n'ont qu'une hâte celle de passer d'un lieu à un autre et quelques commémorations. Et un parvis battu par les vents qu'on ne parvient pas à occuper. Comme les autres lieux de la ville, elle n'est plus qu'un lieu de transit. On ne fait que passer, rien ne s'inscrit autour et dedans. C'est vrai de la cathédrale, c'est vrai des zones que j'ai citées : ce ne sont que des lieux de passage, de rassemblement, des lieux qui meurt quand la journée s'éteint, des non-lieux.

Ainsi va le monde 2 et 3 juin 2011

La chronique hebdomadaire de Didier Martz sur RCF Reims Ardennes écoutez la chronique philo en web-radio