Bienvenue à toutes et à tous

"Ô temps! suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours : Laissez-nous savourer les rapides délices/Des plus beaux de nos jours !

J'utilisais déjà Lamartine dans la chronique précédente occupé que j'étais à rechercher une âme aux objets. Le voilà de retour ici avec ce vers célèbre : « Ô temps! suspends ton vol » qu'on trouve dans le poème le Lac qui lui fut inspiré par sa rencontre en 1816 avec la femme du physicien Charles, à laquelle il donnera le nom d’Elvire dans ses vers. Le lac qui deviendra le poème le plus célèbre des Méditation poétiques, parues en 1920. Ce vœu est bien le rêve du poète et de tous les hommes en général qui seraient prêt à payer n'importe quel prix pour qu'il soit exaucé. Le seul qu'ils aient trouver à ce jour est la mort, arrêt définitif du temps et de la vie. Malheureusement. Ils ne sont plus là pour en profiter. Comme le disait Alain, le philosophe, aucun événement n'est capa­ble d'arrêter le temps et il voyait dans le vers de Lamartine « Ô Temps ! Suspends ton vol! » une contradiction. Il suffisait de se demander « Combien de temps le Temps va-t-il suspendre son vol ? » pour que le vers en question soit détruit. C'est que dans cette suspension revendiquée, espérée du temps, un temps plus pur continue pendant l'arrêt du temps. Il est vraisemblable alors que ce temps qui ne dépend point de notre histoire ni de nos montres a quelque chose à voir avec l'Éternel. Pour ce faire, les hommes ont besoin d'objets qui ne meurent point. D'objets qui ne se laissent pas faire par les crises, les printemps arabes, l'affaire Strauss-Kahn. D'objets qui ne se laissent pas altérés par l'actualité ou l'air du temps justement. Qu'en est-il ? Je regarde la cathédrale, imposante, imperturbable, à l'heure où les places sont vides de l'agitation. Chargée d'histoire, elle dit le temps qui passe, le temps qui a passé. Saint Remi, les rois sacrés et consacrés, Jeanne d'Arc. Mais, elle nous dit aussi dans une belle harmonie entre le passé, le présent et l'avenir, que le temps peut être suspendu, s'arrêter pour un temps indéfini. Curieusement, il semblerait que cette pensée d'un temps qui hésite, balbutie, se fige soit insupportable aux hommes. Pour eux tout doit avoir eu lieu, tout à un devenir. Paradoxalement, le blanchiment de façades, les restaurations, les copies de statues en tentant d'effacer les marques du temps laisseraient penser à une volonté de faire en sorte qu'il n'y ait pas d'histoire. Ne serait-ce pas alors vouloir suspendre le vol du temps ? Je crains que non. Il me revient à ce propos le songe d'Athalie de Racine : « Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté; même elle avait encore cet éclat emprunté/dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, pour réparer des ans l'irréparable outrage. » Je ne peux m'empêcher alors de penser à l'ambiance cosmétique contemporaine qui permet par la médecine esthétique de « réparer les outrages du temps », de restaurer, d'effacer les rides et les plaies, de blanchir les noirs, de bronzer les blancs et et de rester, croit-on toujours jeune. Sans pour autant gagner l'éternité. Les malheurs n'ont point abattu la fierté de la cathédrale et elle garde encore cet éclat qui lui conserve, toujours vieille, sa jeunesse intemporelle.

Ainsi va le monde 26 et 27 mai 2011