Secret médical et secret d'état
Par Admin, mercredi 5 octobre 2005 à 19:57 - Le secret - #5 - rss
Le secret médical soumis à la raison d'état
Secret d’état et secret médical : la maladie du Président Mitterrand
En violation flagrante du secret médical, le livre de Claude Gubler même s’il comporte des erreurs est intéressant pour comprendre comment se nouent, dans l’histoire de la maladie de François Mitterand et de son traitement, secret médical et secret d’Etat.
Dès octobre 1981, première année du premier septennat, le diagnostic de cancer disséminé est posé : retour du sommet de Cancun, François Mitterand se plaint de douleurs dans le dos et la jambe droite ; il boite et est amené en secret au Val de Grâce, sous un faux nom. Le diagnostic de cancer de la prostate avec métastases est posé grâce à la scintigraphie osseuse et à l’élévation très importante du PSA (prostate specific antigen). Le professeur Adolphe Steg, urologue à l’Hôpital Cochin, l’examine à la demande de Gubler dans les appartements privés de l’Elysée. La moyenne de survie est de trois ans : le président en est informé et se serait exclamé : « Arrêtez vos salades : je suis foutu ! », mais aurait aussitôt ajouté : « Il ne faut rien dire à personne. C’est un secret d’état. Vous êtes liés par ce secret. » Gubler va garder ce secret, feignant l’ignorance devant les interrogations qui fusent de toutes parts, et signera les bulletins de santé mensongers. Même Danièle Mitterand ne sera pas mise au courant du diagnostic.
Paris Match a révélé la consultation au Val de Grâce, mais la boiterie sera attribuée à une blessure au tennis : le président aurait refusé d’impliquer le golf, « ce sport demeurant dans l’esprit des français le sport de l’élite et ne convenant pas à un président socialiste. »
François Mitterand est traité par des oestrogènes et mis sous anticoagulant pour prévenir les complications thromboemboliques favorisées par le traitement : il a également des perfusions administrées par le docteur Gubler, qui accompagne le président dans tous ses déplacements, s’efforce d’éviter les indiscrétions et, pour garder le secret, traite le président avec des moyens de fortune. Les perfusions sont administrées « en bricolant un système à partir d’un porte-manteau » comme à l’Ambassade de France à Londres. « L’aiguille, les bouts d’ampoule cassés, le coton, le sparadrap sont récupérés dans un chiffon que je gardais dans une mallette jusqu’à mon retour à Paris où ils étaient brûlés. »
En 1982, à Hambourg, Mitterand fait une phlébite et une embolie pulmonaire. Il n’est pas hospitalisé, toujours pour maintenir le secret ( !) et croit qu’il a fait un faux mouvement. Gubler pose le diagnostic sans aucun examen complémentaire et administre de l’héparine à forte dose. « Dose fantastique, mais sur un sujet à risque thrombogène, le danger est moindre d’en faire une sorte d’hémophile que de ne rien tenter (sic). Il fallait agir vite et se montrer rassurant, tâter les mollets plusieurs fois par jour, faire respirer, tousser, ausculter, garder le sourire. » Le traitement hormonal entraînait une modification de la voix et une gynécomastie qu’il fallait cacher.
A partir de 1983, le caractère de François Mitterand aurait changé, évoluant vers une récrimination permanente : « La table de l’Elysée est la plus mauvaise de Paris ! » Ses collaborateurs sont traités d’incapables. Il attache de l’importance à des vétilles. Il mobilise la garde républicaine pour rechercher Sixtine, le labrador de son fils … il est hanté par la mort, accompagne souvent des amis dans leurs derniers moments et visite souvent les cimetières.
La maladie semble pourtant jugulée et ne donne plus aucun signe d’activité, tout au plus, au Niger, un malaise traité avec succès par un comprimé de Coramine Glucose ( !).
A la veille de son second septennat en 1988, Mitterand ne consulte pas ceux qui le soignaient « persévérant dans le mensonge à l’abri des bulletins de santé trimestriels ».
A partir de 1989, l’équipe médicale qui suit le président va s’agrandir, ce qui selon Gubler va semer le trouble … C’est d’abord Claude Kalfon, conseiller médical du commandement du transport aérien militaire, qui va suivre Mitterand et sa seconde famille, lors des voyages privés. D’après Gubler, Kalfon n’a jamais exercé la médecine et n’a jamais fait que de l’évacuation sanitaire ; il ne connaîtrait rien du dossier médical, ignorerait même que le président est sous traitement anticoagulant et ne découvrira l’existence d’un cancer qu’après la seconde opération!
En septembre 1992, François Mitterand subit une résection endoscopique de la prostate à l’Hôpital Cochin. Un autre médecin, le docteur Tarot, spécialiste de la douleur, est introduit dans l’entourage du président : on lui donne une chambre à l’Elysée. Selon Gubler, il cherche à prendre le pouvoir et refuse de lui dire quels médicaments il administre.
Sous l’insistance du frère aîné, il est fait appel à un urologue américain, le professeur Pontes, qui sans examiner Mitterand le « rencontre autour d’une tasse de thé et donne ses directives par Fax depuis Detroit ».
En 1993, « les marqueurs s’affolent » et le consultant américain propose une chimiothérapie qui durera jusqu’à la seconde intervention en juillet 1994, au moment où Danièle Mitterand est opérée du cœur à Broussais. Pour sa convalescence, on choisira un château dans l’Essonne, puis Belle Ile avec la « seconde famille » et le docteur Tarot.
Peu après, sur les conseils de Régine Bosco, un nouveau médecin entre en scène, le docteur Philippe De Kuyper, un homéopathe, « adepte des médecines dites naturelles » et plus particulièrement des produits fabriqués par un certain professeur Mirko Beljanski, condamné peu avant pour exercice illégal de la médecine. Selon De Kuyper, ces produits éviteraient les effets secondaires de la radiothérapie, le Ginkgo biloba dont ils sont extraits étant « le premier arbre qui ait repoussé à Hiroshima » ( !)
Dès lors, toujours selon Gubler, deux écoles s’opposent au chevet de François Mitterand : l’école classique Steg-Gubler et l’école parallèle De Kuyper-Beljanski. Dès l’automne 1994, l’entourage s’entre-déchire « dans une absence totale de cohérence et de déontologie » .
Gubler ne partage plus l’intimité du Président, mais on a encore besoin de lui pour signer le bulletin de santé de décembre 1994, le dernier de la vie publique de François Mitterand ; ensuite c’est la rupture entre Claude Gubler et François Mitterand.
Dès novembre 1994, le Président n’aurait plus été capable d’assumer ses fonctions « son programme quotidien se déroulait au lit : il ne s’habillait que le mercredi, jour du conseil des ministres. »
A sa mort en 1996, François Mitterand aura survécu quinze ans, après le diagnostic de cancer disséminé : ce qui est exceptionnel. Et pourtant, comme beaucoup de grands de ce monde, il n’aura pas été bien soigné, étant l’enjeu de rivalités, d’ambitions, de jalousie de ses médecins ; la qualité des soins aura souvent été sacrifiée à la nécessité absolue du secret d’état.
René Krémer, sept 2001, AMA-Contacts, une publication de l'Association des Médecins Anciens

