Ainsi va le monde n°413 – Un tourisme génocidaire

Tourisme génocidaire. J'ai bien conscience qu'en employant le terme de génocide de cette manière, je vais être accusé de détournement de fond, le fond qui fait le sens véritable des mots. Surtout en accolant le terme à « tourisme ». En effet, selon l'encyclopédie en ligne Wikipédia, un génocide – je cite - est « un crime qui consiste en l'élimination physique intentionnelle, totale ou partielle, d'un groupe national, éthnique ou religieux, en tant que tel, ce qui veut dire que ses membres sont détruits ou rendus incapables de procréer en raison de leur appartenance au groupe .... Le génocide arménien, la Shoah et le génocide des Tutsis au Rwanda, trois génocides reconnus par l'ensemble des spécialistes et experts en droit international, sont en effet des exterminations planifiées par un État, indifférentes à l'âge ou au sexe des victimes. »

Mais cette définition est controversée car elle n'engloberait pas d'autres massacres de masse comme ceux perpétrés par le stalinisme, le régime de Pol Pot au Cambodge, et tous ces génocides qui n'entrent pas dans la définition juridique mais qui sont perçus comme tels par les populations de tel ou tel pays. On mentionnera ici l'esclavage

Et au-delà parlera-ton de génocide à propos de ce million de personnes qui chaque année meurent de faim dans le monde ? Ou à propos de ces 3,1 millions d'enfants de moins de 5 ans qui chaque année meurent de malnutrition ? Parlera-ton de génocide pour ces quelques 10000 migrants morts depuis 2014 dans la seule mer Méditérannée ? Puis, toujours par extension, pour ces enfants qui meurent au travail, pour ces enfants qui meurent dans les guerres ? Non, bien sûr. Encore que s'agissant des enfants et en s'en tenant strictement à l'étymologie du mot génocide le massacre d'enfants, quelle que soit la forme employée, empêche l'espèce de se perpétuer. Le terme « génocide », en effet, est formé sur la racine grecque génos, « naissance », « genre », « espèce », et du suffixe -cide, qui vient du terme latin caedere, « tuer », « massacrer ».

Mais pour ne pas altérer la spécificité du génocide – si tant est qu'il en est une - on considérera donc qu'il est abusif de parler de « génocide culturel » pour des actions ou des phénomènes non-meurtriers comme l'acculturation ou destruction d'une culture, des mœurs, des habitudes, des rituels des activités d'une population.

Mais, au risque de subir, et à juste titre, l'ire des associations de victimes de génocide par cette banalisation du terme, je maintiendrais cependant ici et ici seulement, son emploi à propos du massacre culturel opéré par l'arme de destruction massive qu'est le tourisme, le tourisme bête et méchant. Il se pratique à l'échelle mondiale depuis un moment déjà détruisant tout sur son passage et ne sauvegardant ce qui reste de culture que sous la forme de parcs artisanaux, boutique à souvenirs, et autres métiers à tisser.

J'attire aujourd'hui l'attention sur le « génocide culturel » perpétré dans les îles Andaman, en Inde, de la population des Jarawas, un peuple de Pygmées établi dans ces îles, il y a plus de trente-cinq mille ans. Génocide culturel mais pas seulement. En effet, ce peuple de chasseurs-cueilleurs, qui comptait 8 000 individus à l’époque britannique est aujourd’hui proche de l’extinction avec moins de 400 individus. Entre autres raisons, le tourisme et le modèle de civilisation dont il est porteur : de l'alcool, des denrées comme Coca-Cola , l'exploitation sexuelle des femmes, les maladies et la pratique de safaris qui les privent de leur nourriture. Mais, en compensation, on les prend en photos et à l'occasion on leur jette des bananes. Bientôt on leur ouvrira les portes du parc de loisirs. Ainsi va le monde !

Didier Martz, le 12 Mai 2018 Philosophe, essayiste www.cyberphilo.org

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