Les flammes de l’enfer En Afghanistan, chaque jour des femmes s’immolent par le feu pour échapper à une vie de cauchemar. Gololaï, 20 ans, en est morte.source : Télécinéobs le 04/11/2006 auteur : Richard Cannavo

Harat, à 500 kilomètres à l’ouest de Kaboul. Dans une lumière crépusculaire, une ombre glisse entre deux maisons. C’est une femme, voilée de la tête aux pieds, qui se hâte dans le soir tombant. Au loin, le soleil incendie l’horizon. La nuit descend comme une menace. Images magnifiques. Images terribles. A 22 heures, à l’hôpital, une civière pénètre au service des grands brûlés. C’est une jeune femme de 20 ans, Gololaï, qui s’est s’immolée par le feu. Elle est brûlée à 90 %. Lorsque son corps s’est embrasé dans la cour de sa maison, son mari, assis à proximité, n’a pas même levé les yeux de son journal. A l’intérieur, ses beaux-parents ont continué de regarder la télévision comme si de rien n’était. Pendant deux heures, ils l’ont laissée agoniser sans réagir. C’est finalement l’intervention de la mère de la malheureuse qui aura permis de l’amener aux urgences.« Ici,explique Antonia Rados, auteur de ce poignant reportage,on attend la nuit pour transporter une femme qui s’est brûlée. Pour ne pas attirer la honte sur la famille. Parce qu’après une brûlure on ne peut pas recouvrir les plaies. Et qu’une femme doit être revêtue de la burqa pour sortir de la maison… »Au matin, le mari de Gololaï sera arrêté pour avoir voulu empêcher sa femme d’aller se faire soigner. Il encourt au maximum trois ans de prison pour non-assistance à personne en danger. Un jour sur deux une femme s’immole par le feu à Herat. Elles sont ainsi 200 à être soignées, chaque année, dans le département des grands brûlés de la ville. Deux cents femmes qui ne supportent plus de vivre. Encore sont-ce là les chiffres officiels, sans doute très minorés. Ainsi, on trouve parfois des cadavres de femmes non identifiés dans les décharges de la ville… Sous un drap, enveloppée de bandelettes, Gololaï est immobile. Seul son visage reste à nu. Elle semble comme hébétée, les yeux fous. Antonia Rados filme l’agitation désordonnée qui règne dans l’hôpital. Au pied du lit de sa fille, la mère de Gololaï pleure en silence. C’est pourtant elle qui, comme le veut la tradition, a vendu Gololaï à un cousin, pour 3 000 dollars – ici on se marie entre cousins depuis des siècles. Ce sont ces mariages forcés qui, jour après jour, conduisent tant de jeunes femmes au désespoir. Exploitée, cloîtrée, battue, Gololaï n’a pas supporté sa condition.« Si mon fils n’a pas arrêté de la cogner, il avait sûrement ses raisons,déclare placidement son beau-père.Et puis on n’est pas obligé de s’immoler pour une gifle ! » L’état de Gololaï est grave. Ses poumons sont atteints. Et le médecin s’aperçoit qu’elle est enceinte. Il explique :« L’immolation par le feu est la plus courante des formes de suicide parmi les jeunes mariées. C’est la plus simple : dans toutes les maisons on trouve un bidon d’essence. Mais elles n’imaginent pas les souffrances qu’elles vont endurer… »Sur les lits alentour gisent d’autres jeunes filles enveloppées de bandelettes au regard affolé, ou simplement éteint. L’une d’elles n’a pas 15 ans. Ici, la lessive des pansements est faite en plein air, il n’y a pas de stérilisation, et, par manque de personnel, les mères et grands-mères assurent une partie des soins. Autant dire que chaque guérison tient du miracle. Rapidement Gololaï perdra son bébé. Son état inquiète le médecin. Pourtant, elle a l’air presque heureuse par instants : elle a oublié ses poignets fracassés par son mari, et ici elle n’a personne à craindre. La caméra nous promène avec une liberté étonnante de l’hôpital à la famille de Gololaï ou chez sa belle-famille, ou encore dans les locaux de la police. Ce film sombre et tendu nous permet ainsi de pénétrer dans l’intimité de la société afghane, cinq ans après la défaite des talibans.« Je voudrais étudier la médecine,explique une petite fille.Mais mon père dit que les femmes qui font des études sont une honte… »Le lumineux sourire ne masque pas la tristesse du regard… Ce matin-là c’est une discussion sordide qui s’est engagée au pied du lit de Gololaï. Comme elle ne remplit plus ses fonctions de ménagère, sa belle-famille, venue en nombre, estime qu’elle n’en a pas eu pour son argent : elle demande à récupérer les 3 000 dollars de la dot ! Le regard affolé de Gololaï court d’un visage à l’autre. On se demande si le vrai cauchemar est en elle, ou ailleurs. Le lendemain, son état de santé s’est aggravé : ses organes ne fonctionnent plus. Elle gémit sur son lit.« Elle est encore si jeune ! Elle n’a que 20 ans »,murmure sa mère en larmes. La malheureuse finira par s’éteindre, au cœur de la nuit. Lors de son inhumation, les hommes viendront nombreux, parfois de loin,« pour lui rendre hommage, maintenant qu’elle est morte ! »,note avec amertume Antonia Rados. Cloîtrées dans leur maison, les femmes ne pourront même pas accompagner leur martyre. Dans un manuel à l’intention des hommes sur les droits des femmes, au chapitre « immolation par le feu », il est écrit :« Tu dois essayer de comprendre ta femme. Ce n’est pas un objet que tu as acheté dans un bazar. »Décidément, il est des combats, dans le monde, qui sont encore loin d’être gagnés...