Il faut aller ici jusqu’au tréfonds des choses et s’interdire toute faiblesse sentimentale : vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins l’exploiter ; mais pourquoi employer toujours ces mots auxquels depuis longtemps s’attache un sens calomnieux ?

Le corps à l’intérieur duquel les individus se traitent en égaux – c’est le cas dans toute aristocratie saine – est lui-même obligé , s’il est vivant et non moribond, de faire contre d’autres corps ce que les individus dont il est composé s’abstiennent de faire entre eux. Il sera nécessairement volonté de puissance incarnée, il voudra croître et d’étendre, accaparer, conquérir la prépondérance, non pour je ne sais quelles raisons morales ou immorales, mais parce qu’il vit, et que la vie, précisément, est volonté de puissance.

...La mode est de s’adonner à toutes sortes de rêveries, quelques-unes parées de couleurs scientifiques, qui nous peignent l’état futur de la société, lorsqu’elle aura dépouillé tout caractère d’« exploitation ». Cela résonne à mes oreilles comme si on promettait d’inventer une forme de vie qui s’abstiendrait de toute fonction organique. L’« exploitation » n’est pas le fait d’une société corrompue, imparfaite ou primitive ; elle est inhérente à la nature même de la vie, c’est la fonction organique primordiale, une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie.

Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886.

Le plus souvent, la nature et la loi sont des termes qui sont en contradiction l’un avec l’autre. Selon la nature, ce qui est le plus honteux, c’est toujours ce qui est le plus mauvais, à savoir subir l’injustice ; selon la loi, au contraire, c’est de la commettre. Mais mon avis est que les lois sont établies par les faibles et par ceux qui forment la multitude ; c’est donc en vue d’eux-mêmes et à leur profit qu’ils procèdent à cet établissement et qu’ils déterminent ce qui est digne d’éloge ou blâmable. Voilà pourquoi, selon la loi, on dit injuste et honteux de chercher à l’emporter sur la multitude ; voilà pourquoi on appelle injustice cette manière d’agir : mais, à mon avis, c’est la nature elle-même qui nous prouve que, en bonne justice, le supérieur doit l’emporter sur l’inférieur et le plus capable sur le moins capable.

Elle nous montre en maintes rencontres qu’il en est bien ainsi et que chez les animaux comme dans l’ensemble des cités et des races humaines, on a jugé qu’il est juste que le plus fort commande au plus faible et l’emporte sur lui.

...Au contraire, nous prenons les meilleurs et les plus forts d’entre nous dès leur enfance, comme de jeunes lionceaux, et nous nous les soumettons par des enchantements et des incantations, en leur disant qu’il faut respecter l’égalité et qu’en cette conduite consistent le beau et le juste.

Platon, Gorgias, vers 390 avant JC.