Bienvenue à toutes et à tous

Hannah Arendt, philosophe, nous raconte que Georges Clémenceau, peu avant sa mort, se trouvait engagé dans une conversation amicale au sujet des responsabilités quant au déclenchement de la Première Guerre Mondiale. On lui demanda : « A votre avis, qu'est-ce que les historiens futurs penseront de ce problème embarrassant ? » Il répondit : « Ça je n'en sais rien, mais ce dont je suis sûr, c'est qu'ils ne diront pas que la Belgique a envahi l'Allemagne ». Il est vrai, ajoute Hannah Arendt, qu'il faudrait beaucoup plus que les caprices des historiens pour éliminer de l'histoire que, dans la nuit du 4 août 1914, les troupes allemandes ont franchi la frontière belge. Sauf que, nous savons que des historiens capricieux sont quand même allés jusqu'à nier l'existence des camps de concentration, relayés par des hommes politiques qui sans la nier, ont minimisé l'importance de la Shoah, en parlant de « détail ». La falsification des faits était pratique courante dans l'Union Soviétique de Staline où l'on s'ingéniait à gommer le visage de Trotski des photos officielles pour le faire disparaître de l'histoire. On comprend que les faits soient dérangeants parce que leur vérité à quelque chose de coercitif. Avec la vérité des faits, on ne peut pas vraiment discuter. Elle est au delà du consentement, de la libre adhésion. Nous ne pouvons pas vraiment décider de les accepter ou pas. On peut discuter d'une opinion importune, la rejeter ou transiger avec elle mais les faits ont cette exaspérante ténacité que rien ne saurait ébranler sinon la mauvaise foi ou le mensonge. Ne dit-on pas que les faits sont têtus. Ils viennent et reviennent sans cesse cogner à la porte. Ce qui est frappant, c'est que la vérité des faits est accueillie aujourd'hui avec toujours plus de méfiance dés lors qu'elle s'oppose au plaisir ou au profit d'un groupe donné, d'un Etat, d'une politique. Dès lors, on n'a de cesse de la transformer en simple opinion, de l'interpréter, de l'atténuer. et de renvoyer les points de vue dos à dos. On aboutit ainsi à une situation où tout s'égalise, tout se vaut. La vérité deviendra alors et pour un temps, la vérité de la majorité de l'opinion, celle qui s'exprime dans les sondages. Pour justifier cette position - celle de ne pas reconnaître aux faits leur vérité - on invoque la nécessaire neutralité. Les médias en général s'y emploient bien. Comme le dit Jacques Dufresne, derrière cette obsession de la neutralité se cache en fait le renoncement à toute conviction. On confond d'ailleurs allégrement la neutralité avec l'impartialité. Pourquoi choisir la tiède et terne neutralité dit encore Jacques Dufresne alors que c'est la sage impartialité qu'il faut assurer ? L'impartialité est une vertu, elle est l'une des formes de l'amour de la justice. Elle demande un engagement contre toutes les tentatives de falsification. La neutralité elle, est une omission et une démission. Si l'on se demandait aujourd'hui si l'histoire retiendra que le 30 mai 2010 à 4 heures du matin, un commando israélien a attaqué une flotte de bateaux dont les cargaisons étaient destinés à nourrir la population de Gaza, en Palestine, affamée par le blocus israélien, il n'est pas sûr que nous soyons aussi affirmatifs que pour l'invasion de la Belgique par les Allemands, le 4 août 1914. Pour que la vérité de ce fait-là ne sombre pas dans la molle et tiède neutralité ou dans les oubliettes de l'histoire, il faudra y mettre quelques convictions. Ainsi va le monde.

Didier Martz 3 et 4 juin 2010