La miséricorde
Par Admin, dimanche 16 octobre 2005 à 22:42 - La justice - #22 - rss
Pardon, miséricorde et liberté face à l'ignorance, la bétise, la haine
... Pardonner : accepter. Non pour cesser de combattre, bien sûr, mais pour cesser de haïr. « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand.(6) » Sans haine pour ses propres bourreaux ? C'est plus difficile, et l'histoire ne le dit pas. Qui ne voit pourtant qu'il est plus libre qu'eux ? Oui : même enchaîné, plus libre que ses meurtriers qui sont esclaves ! C'est ce que le pardon enregistre ou exprime, par quoi il rejoint la générosité (dans pardon il y a don) : c'est comme une surabondance de liberté, qui voit trop celle qui fait défaut aux coupables pour leur en vouloir absolument, et qui leur fait cette grâce de les comprendre, de les excuser, de leur pardonner d'exister et d'être ce qu'ils sont... Quel salaud a choisi librement de l'être ? Innocent ? Disons plutôt que ce n'est pas sa faute s'il est coupable, qu'il est prisonnier de sa haine, de sa bêtise, de son aveuglement, qu'il n'a pas choisi d'être ce qu'il est, ni son corps, ni son histoire, que personne ne choisirait librement d'être à sa place, d'être aussi mauvais, aussi méchant, que tout cela a des causes que ce serait faire un grand honneur à ce salaud que de l'imaginer libre ou incompréhensible (pourquoi pas surnaturel, tant que vous y êtes ?), que ce serait se faire du tort à soi-même que de le haïr, qu'il suffit de le combattre ou de lui résister tranquillement, sereinement, joyeusement si l'on peut, et de lui pardonner, si l'on ne peut pas, oui, qu'il s'agit de vaincre au moins la haine en soi, à défaut de pouvoir la vaincre en lui, d'être maître au moins de soi, à défaut de pouvoir le maîtriser, de remporter au moins cette victoire-là, sur le mal, sur la haine, de ne pas en rajouter, de ne pas être complice en même temps que victime, de se tenir au plus près du bien, qui est amour, au plus près de l'amour, qui est miséricorde, au plus près de la miséricorde, qui est compassion. Soit, et comme disait Épictète : « Homme, s'il faut absolument que le mal chez autrui te fasse éprouver un sentiment contraire à la nature, que ce soit la pitié plutôt que la haine. »7…
Ou bien, et comme disait Marc Aurèle: « Instruis-les, ou supporte-les. »(8) Ou encore, et comme disait le Christ: « Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu'ils font. »(9)
Jankélévitch, qui cite ce dernier propos, le trouve un peu trop « socratique » pour son goût. S'ils ne savent pas ce qu'ils font, leur faute est une erreur, non un crime : y a-t-il matière, même, à pardonner" (10) Toute erreur est involontaire : elle mérite correction plutôt que châtiment, excuse plutôt que pardon. Mais à quoi bon, alors, la miséricorde ? Nul n'est méchant volontairement, disait Socrate" (11): c'est ce qu'on appelle l'intellectualisme socratique, pour lequel le mal n'est qu'une erreur. Mais ce n'est qu'une erreur, sans doute, sur le mal. Le mal est dans la volonté, non dans l'ignorance. Dans le coeur, non dans l'intelligence ou l'esprit. Dans la haine, non dans la bêtise. Le mal n'est pas une erreur, qui n'est rien: le mal est égoïsme, méchanceté, cruauté... C'est pourquoi d'ailleurs il appelle le pardon, dont l'erreur n'a que faire. « On excuse l'ignorant, mais on pardonne au méchant.»(12) . Seule la volonté est coupable, seule elle peut l'être : elle est l'unique objet légitime de la rancune, et donc de la miséricorde. On n'en veut pas à la pluie qui tombe, ni à la foudre qui frappe, et l'on n'a rien en conséquence à leur pardonner. Nul n'est méchant involontairement, et seuls les méchants peuvent relever du pardon. Le pardon ne s'adresse qu'à la liberté, comme il ne peut naître que d'une liberté libre grâce, pour une libre faute.
Oui, mais quelle liberté ? Liberté d'agir, bien sûr !
André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, Presses Universitaires de France, 2001.
(6) Comme disait devant le peloton d'exécution nazi, en février 1944, l'un des vingt-trois fusillés de «l'affiche rouge», du moins si l'on en croit la reconstitution poétique (mais qui s'appuie ici sur les lettres des fusillés) qu'en fait Aragon dans « Strophes pour se souvenir » : poème de fidélité - il est écrit en 1955 - et de miséricorde (Le Roman inachevé, Gallimard, 1956, rééd. 1975, p. 227-228).
(7) Entretiens, I,18.
(8) Pensées, VIII, 59, Bibl. de la Pléiade, Les Stoïciens, p 850.
(9) Evangile selon saint Luc, XXIII, 34.
(10) V Jankélévitch, Le Pardon, Aubier, 1967, p98-99.
(11) Voir par ex Platon, Protagoras, 358 c-d, Ménon, 77b-78b … Cette thèse fameuse, qui est un lieu commun de la sagesse grecque, sera reprise spécialement par les stoïciens.
(12) V Jankélévitch, Traité des vertus, III (L’innocence et la méchanceté) p167 de l’édi Champs-Flammarion, 1986. Voir aussi Le Pardon, chap 2.

