Le roman de Didier Daeninckx « La mort n’oublie personne » est à la fois un roman d’enquête policière et une reconstitution fictionnelle d’un moment d’histoire de la région Nord-Pas de Calais durant la 2e guerre mondiale. Le silence en est le personnage principal. Il est nécessaire pour une question de survie sous l’Occupation, dans la Résistance; mais il est interprété différemment après la guerre. La paix revenue, le héros du roman, Jean Ricouart, est traduit devant un tribunal avec son réseau pour « extractions commises sous couvert de résistance ». Le président Laulnay interroge tous les membres du réseau. C’est à son tour.

Lorsqu’il se tourna vers moi, je sus que c’était pour me clouer au mur, tel un papillon au milieu d’une collection. Mon histoire commença à défiler.

- La plupart des personnes qui ont été entendues disent que vous êtes d’un tempérament agressif. Certains se souviennent qu’on vous surnommait le Caïd …

Je me mis à rire, malgré moi … Ce surnom de cour d’école s’était effacé de ma mémoire et on me le resservait sept ans après ma dernière récréation !

- Et cela vous amuse, Ricouart ! Profitez-en pendant qu’il est encore temps …

Je pris subitement conscience, en les découvrant aussi attentifs, que toute cette mascarade se jouait pour la dizaine de jurés alignés en rang d’oignons dans leurs travées. La pièce dont nous étions les acteurs avait pour fonction de les séduire, les convaincre … J’étais le seul à connaître la signification de mon sourire … Pour eux, et quoi que je dise ou fasse par la suite, je venais d’endosser le rôle du cynique, de l’assassin satisfait.

Laulnay avançait dans ma vie.

- Caïd, vous vouliez également l’être à la maison : j’ai là un rapport de gendarmerie qui fait état d’une querelle avec votre propre père, en février 1944 … Les gendarmes ont été contraints de vous séparer lors d’une dispute, et l’un de vous deux, l’enquête n’a pu déterminer lequel, a jeté un couteau à terre !

Le vieux s’agita, là-bas, au fond de la salle. J’encaissai en silence, les mâchoires serrées : je me voyais mal expliquer à tous ces inconnus qu’il lui arrivait de noyer la casquette, les soirs de paye, et que ce jour-là j’avais bataillé ferme pour l’empêcher d’aller coudre une boutonnière à un chef porion qui lui avait infligé une pénalité …

Didier Daeninckx, La mort n’oublie personne, 1989.