Barbelés, frontières de l’espace
Par Admin, lundi 7 novembre 2005 à 11:12 - Frontières et barbelés - #52 - rss
Les barbelés peuvent être aussi des frontières symboliques...
L’homme debout dans l’étendue illimitée se situe dans celle-ci et, en même temps, valorise les divers points de cette étendue selon la distance à laquelle ils sont situés par rapport à lui. L’espace est un champ de valeurs et, toutes choses étant égales, ce qui est proche prend plus d’importance que ce qui est éloigné.
L’idée de paroi – construire un mur, poser une clôture – s’impose quand une rupture intervient ; rupture psychologique : ceci m’appartient, je l’entoure pour marquer mon droit ; j’ai besoin de chaleur et de tendresse, je me crée une intimité ; je me réserve le fruit de mon travail - mes cultures, mon élevage – je garantis ma survie et celle des miens ; j’ai peur des autres, je me protège … Rupture qui se traduit par l’élévation de barrières, de frontières qui délimitent le dedans et le dehors, le Moi et les autres, le permis et le défendu, la liberté et l’enfermement, l’ici et l’ailleurs, le groupe et la multitude, l’espace privé et l’espace public, le sacré et le profane, le permis et l’interdit, le sûr et l’incertain, le familier et l’étranger, le proche et le lointain ...
La barrière matérialise la discontinuité, la séparation entre deux univers. Elle étouffe les sons, elle arrête la progression en contraignant à changer de direction ; elle stoppe la marche si on n’a pas la connaissance d’une ouverture possible, la clé d’une porte, pour franchir le pas, pour relier deux espaces, deux mondes différents par le simple fait de cette clôture qui peut matériellement être énorme, interminable, immensément haute, en bois, en béton, en pierre ; mais on peut aussi entendre , sentir les odeurs, voir au travers d’elle ; elle est alors presque immatérielle, si fine, si légère, aérienne, et pourtant impeccablement efficace, implacablement infranchissable, techniquement parfaite, pratiquement indestructible : ce sont des barbelés.
Les troupeaux ne vagabonderont plus dans les plaines américaines : quelle sécurité d’avoir une réserve de nourriture à portée de main ! Les soldats de la Grande Guerre ( appelée aussi Boucherie) ne sortiront plus de leurs tranchées : satisfaction de gagner du terrain donc la guerre ! Les déportés des camps de concentration ne s’échapperont plus facilement : tranquillité d’esprit de leurs gardiens !
On rapporte aussi que certains prisonniers de 1945, arrivés démunis ou dépouillés dès leur entrée dans les camps de tout objet personnel, ont travaillé activement à se reconstituer un petit stock d’ « affaires » achetées, échangées ou fabriquées auxquelles ils tenaient comme à la prunelle de leurs yeux . Et que ce fut, pour ceux qui voulaient s’évader, un tel obstacle de se séparer de ces objets, que certains ont renoncé à la fuite parce qu’ils ne pouvaient se décider à cet abandon , à cette séparation. Les barrières autour du camp n’étaient pas les seules à devoir être franchies …
Faut-il supporter les barbelés, frontières piquantes et déchirantes, symboles des liens d’épines qui nous contraignent de l’extérieur comme de l’intérieur ? Faut-il les franchir au prix de l’accroc, de la blessure, du sang versé, de la douleur ? Reste-t-il encore quelque part des frontières et des barbelés ? Y a-t-il un endroit au monde sans frontière ni barbelé?
Lucette Turbet, collaboratrice de la revue Le Temps qu'il fait ... dans les consciences
et directrice de cette publication dont le philosophe Didier Martz est le rédacteur en chef.
La revue est vendue à chaque café de philosophie au Bistrot Henri IV à Reims. Pour plus de renseignements, voir les généralités de ce site.

