Bienvenues à toutes et à tous,

Les normes permettent de donner forme à nos comportements individuels et facilitent ainsi le fonctionnement social. Partout présentes, et fort utilement parfois, elles nous atteignent dans de nombreuses composantes de nos vies personnelles. Et parfois là où nous savions fort bien, jusqu’à présent, nous en passer.

Il en va ainsi de la nourriture. On imagine volontiers que nos aliments, leur nature, notre manière de les préparer puissent avoir une influence sur notre état de santé. Être en bonne santé, rester jeune, « bien vieillir », qui n'y souscrirait ? Dans l'air de ce temps-là, l’assiette de chacun est devenue l'objet de soins attentifs mais aussi un formidable terrain de jeu pour produire et imposer des normes. Surtout, depuis que nous sommes entourés de concombres pervers, de graines de soja diaboliques et autres steaks hachés ensorcelés.

D’abord, comme on ne boit plus, on s’hydrate, on ne mange plus mais on se nourrit. « Bien se nourrir… », c'est manger « conformément à », mais pas nécessairement « manger avec plaisir ». Ainsi dans des chaînes de restaurants normalisées, les chefs-cuisiniers, sous le conseil de diététiciens et -ciennes vous proposent des « menus adaptés à votre profil ». En l'occurrence, c'est plutôt votre profil qui s'adapte au menu-type. Le même menu sera ainsi décliné en trois « formules » : la formule de base, la formule diététique et la formule gourmande… Tout est réglé, prescrit : le poids de la viande ou du poisson, le poids de l’accompagnement, la surface que ceux-ci doivent occuper dans l’assiette, la nature des ingrédients, le volume de sauce qui agrémente la recette, etc.

La question n’est plus alors de savoir si le cuisinier a du talent créateur, mais de savoir si sa préparation est ou non conforme ; à quoi ? au descriptif, à la photo de présentation type, et non plus à la recette. Bref qu'elle soit conforme à la norme qui permet que dans tous les restaurants de France ou d’Europe soit présentée la même carte, que le même plat soit préparé scrupuleusement de la même manière, avec la même « démarche qualité », en application du même protocole, et sans aucune variation possible. Voyageurs, vous êtes ainsi tous logés à la même enseigne, sous la protection de Mercure bien sûr.

Nous avions déjà les mêmes voies piétonnes, les mêmes entrées de ville, maintenant manger alsacien en Alsace ou breton en Bretagne va vite devenir une vue de l'esprit. La même crêpe au sarrasin doit être servie à Brest et à Strasbourg, et la même choucroute à Paris, Bruxelles ou Marseille. Derrière la démarche qualité, la perte des particularités locales.

La santé est, paraît-il, dans l’assiette, personne ne peut le nier ! Quand l’assiette est normalisée, c’est notre santé et nos modes de vie qui insidieusement se trouvent mis en règles. L’embarras du choix au motif de gourmandise est remplacé par une obligation « d’option » au motif de santé, d’équilibre alimentaire et de rations caloriques. L'amphitryon ne demande plus « qu'est-ce qui vous ferait plaisir » mais « quelle formule choisissez-vous ? » Désormais, le bonheur est dans la norme… En tout cas moi, je ne suis pas dans mon assiette…

Ainsi va le monde, 23 et 24 juin 2011 La chronique hebdomadaire de Didier Martz sur RCF Reims Ardennes à écouter en web-radio : http://www.reims-web.com/ces-gens-la/index.php/chronique-audio-ainsi-va-le-monde-didier-martz|