Ainsi va le monde n° 406 - Le tonneau des Danaïdes

Peut-on passer sa vie à remplir un tonneau percé ?

Les mythes racontés par Homère et Hésiode il y a plus de trois mille ans nous parlent encore aujourd'hui ne serait-ce que parce qu'ils imprègnent notre vocabulaire comme lorsque nous disons avoir « touché le Pactole » en gagnant au Loto ; ou lorsque nous plongeons dans « les bras de Morphée » au moment de sombrer dans le sommeil ; ou encore lorsque nous nous perdons dans un Dédale de rues. La liste est longue de ces expressions qui empruntent au vocabulaire du mythe avec à chaque fois derrière une histoire bien compliquée et qui pourraient faire rougir les films les plus trash de notre époque tant les scènes qui y sont décrites vaudraient bien quelque censure.

Dire que les mythes nous parlent encore aujourd'hui est sans doute une vue de l'esprit et il serait plus juste de dire que nous les faisons parler en les interprétant à la lumière de nos intérêts du moment. Même s'il serait exagéré de prendre ces histoires au pied de la lettre, il serait tout aussi exagéré de les lire comme des réflexions philosophiques. Pour les gens de l'époque, les histoires mythiques tentent d'expliquer la réalité même si c'est sous une forme romancée. Mais nous, hommes – et femmes – d'aujourd'hui nous aimons y voir des symboles.

Ainsi, il était une fois, il y a quelques milliers d'années, deux frères qui se marièrent et eurent beaucoup d'enfants. Vraiment beaucoup. Cinquante filles pour l'un, cinquante garçons pour l'autre ! Devenus grands, les garçons demandèrent les filles en mariage. On ne se préoccupait pas à l'époque des conséquences que pouvaient avoir un mariage entre cousins consanguins. Mais le père des demoiselles n'était pas d'accord. Aussi, il fit semblant d'accepter et demanda à chacune de ses filles de tuer son époux pendant la nuit de noces. Ce qui fut dit fut fait. Mais les Dieux qui pourtant ne se privent pas de commettre bien des turpitudes par ailleurs n'aiment pas beaucoup non seulement qu'on ne tienne pas sa parole mais surtout qu'on se mette à tuer les gens dès lors qu'ils ne nous plaisent pas. On aurait pu penser que la culpabilité ou plutôt la responsabilité reviendrait à l'instigateur du forfait, le père, mais il n'en fut rien et les Dieux se contentèrent de punir les filles. Aujourd'hui, on les aurait condamnées à une lourde peine de prison ou bien, comme avant, aux travaux forcés. C'est ce que décidèrent les Dieux, aux travaux forcés. De la même manière qu'être condamné à casser des cailloux à perpétuité dans un bagne n'a aucun sens, ces jeunes filles furent condamnées à remplir d'eau un tonneau percé et pour l'éternité ! L'éternité correspond, à quelques jours près, à la perpétuité.

Évidemment, nous ne sommes pas dupes et savons bien que cette histoire raconte bien d'autres choses. Remplir un tonneau percé pour l'éternité n'a bien sûr aucun sens sauf si nous considérons que c'est une métaphore.

Une métaphore qu'utilise le vieux Socrate en grande discussion avec Calliclès sur le sens de la vie. A Calliclès qui pense que la vie c'est la recherche continue et infinie de plaisirs, que la vie c'est profiter et accumuler, Socrate répond que cette vie n'a pas de sens et que celui qui la mène est comme ces jeunes filles qui passent leur temps à vouloir remplir un tonneau percé. Et plutôt que de mener une vie déréglée Socrate propose une vie ordonnée, un tonneau bien rempli. A quoi, lui rétorque Calliclès qu'il s'agit là d'une vie de pierre, une vie sans désir ni joie.

Nous étions au Vème siècle avant Jésus-Christ. Il semblerait que la société consommatrice et consumériste ait aujourd'hui plutôt donné raison à Calliclès. Ainsi va le monde !

Didier Martz, philosophe le 28 Mars 2018

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