407 – Les Guayakis et le service public

Que diriez-vous si, jardinier, vous ne pouviez pas consommer votre propre production ? Ou encore si, travailleur ordinaire, vous deviez remettre les fruits de votre travail, votre salaire, à quelqu'un d'autre sans jamais pouvoir y toucher ? A part le fait que vous pourriez vous inquiéter de votre subsistance, vous seriez en droit de demander au nom de quoi on vous priverait des produits de votre labeur ! Voilà un interdit bien étrange et on voit mal comment une société pourrait fonctionner avec une telle règle : personne ne doit profiter des fruits de son travail ! Et pourtant une telle société a existé.

Dans son livre, La société contre l'Etat, Pierre Clastres, l'ethnologue, nous donne l'exemple d'une société indienne, les Guayaki, qui « interdit formellement au chasseur de consommer la viande de ses propres prises ». Et en effet dès qu'il rentre de la chasse, « il partage le produit de sa chasse entre sa famille et les autres membres de la bande ; naturellement il ne goûtera pas la viande préparée par son épouse. » Cependant, il ne mourra pas de faim car, comme chaque membre de la tribu est chasseur et que chacun est soumis à la même règle et rapporte de la viande qu'il ne peut pas manger, « il en résulte que chaque homme passe sa vie à chasser pour les autres et à recevoir d'eux sa propre nourriture ».

On entend d'ici l'Obélix de la bande dessinée crier non pas « ils sont fous ces Romains ! » mais ils sont fous ces Indiens ! Il ferait beau voir que je rapporte un sanglier et que ne puisse pas le manger ! » Pas si fous, car une des conséquences de cette prohibition est qu'elle « empêche automatiquement la dispersion des Indiens en familles élémentaires ». A moins de renoncer au tabou, l'homme mourrait de faim. Il faut donc rester en groupe.

Voilà un interdit bien pesant mais on en voit poindre la valeur positive : « en contraignant l'individu à se séparer de son gibier, il l'oblige à faire confiance aux autres, permettant ainsi au lien social de se nouer de manière définitive, l'interdépendance des chasseurs garantit la solidité et la permanence de ce lien, et la société gagne en force ce que les individus perdent en autonomie. » La prohibition en empêchant chaque chasseur de toucher à son gibier, place tous les hommes dans la même position, l'un par rapport à l'autre et la réciprocité du don de nourriture se révèle dès lors non seulement possible mais nécessaire : « tout chasseur est à la fois un donneur et un preneur de viande. »

Certes, nous ne sommes plus ni chasseurs, ni cueilleurs et gardons précieusement les fruits de notre travail... et il n'est pas question de nous interdire d'en profiter. Fort heureusement il arrive assez fréquemment de, sinon les partager au moins d'en donner un peu donc de nous interdire la consommation d'une partie de nos biens.

Ainsi en payant des impôts ou des cotisations sociales, nous nous privons de la possibilité de consommer directement une partie des fruits de notre travail mais que nous retrouverons un peu plus tard sous la forme d'écoles, d'hôpitaux, de moyens de transports, de Sécurité Sociale, d'EDF ou de SNCF. Nous donnons pour ensuite recevoir sous la forme d'un service. Pas si fous les Indiens Guayakis. Ainsi pourrait aller le monde !

Didier Martz 3 Avril 2018

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