Ainsi va le monde n° 302 - Le gland et la citrouille

Le monde est-il fait pour l'homme ?

Dans ses Etudes sur la nature, Bernardin de Saint Pierre montre les intentions constantes de bienveillance dans l'Auteur de la nature. Il les voit dans la forme des arbres fruitiers plus faciles à escalader différant en cela de ceux de nos forêts. De même, ajoute-t-il, il n'y a pas moins de convenance dans les formes et les grosseurs des fruits. Beaucoup sont taillés pour la bouche de l'homme, comme les cerises et les prunes, d'autres pour sa main comme la poire et la pomme.

Même si on y trouve quelque amusement, le sujet n'en est pas moins profond : le monde est-il fait pour l'homme ou bien l'homme fait-il le monde à sa mesure et souvent hélas à sa démesure.

Sur cette question Voltaire dans Candide tourne en dérision ce Pangloss, pseudo-intellectuel précepteur de Candide. Dans un discours fort brillant, celui-ci prouve qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ainsi, si nous avons un nez c'est pour porter des lunettes, des jambes pour être chaussées et des pierres pour en faire des châteaux.

Jacques le Fataliste, autre personnage de Diderot, poussant le raisonnement, se demande alors si les mouches qui le piquent et le harcellent ont nécessairement été faites pour la meilleur des fins et de conclure que, non, la nature ne songe qu'à elle-même et rien qu'à elle-même. Et son Maître de le renvoyer à la fable de Garo de notre fabuliste La Fontaine appelée Le gland et la citrouille ou Fable de Garo chez Esope.

Dieu fait bien ce qu'il fait. Sans en chercher la preuve / En tout cet Univers, et l'aller parcourant, Dans les Citrouilles je la trouve. Un villageois considérant, / Combien ce fruit est gros et sa tige menue : / A quoi songeait, dit-il, l'Auteur de tout cela ? / Il a bien mal placé cette Citrouille-là ! / Hé parbleu ! Je l'aurais pendue A l'un des chênes que voilà. / C'eût été justement l'affaire ; / Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.

C'est dommage, Garo, que tu n'es point entré / Au conseil de celui que prêche ton Curé : Tout en eût été mieux ; car pourquoi, par exemple, / Le Gland, qui n'est pas gros comme mon petit doigt, / Ne pend-il pas en cet endroit ? / Dieu s'est mépris : plus je contemple / Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo / Que l'on a fait un quiproquo.

Cette réflexion embarrassant notre homme : / On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit. Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme. / Un gland tombe : le nez du dormeur en pâtit. Il s'éveille ; et portant la main sur son visage, / Il trouve encor le Gland pris au poil du menton.

Son nez meurtri le force à changer de langage ; / Oh, oh, dit-il, je saigne ! et que serait-ce donc S'il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde, / Et que ce Gland eût été gourde ? Dieu ne l'a pas voulu : sans doute il eut raison ; / J'en vois bien à présent la cause. En louant Dieu de toute chose, / Garo retourne à la maison.

Et voilà notre Garo voulant donner une leçon à la nature obligé de convenir qu'elle ne fait rien en vain. Mais Jacques le Fataliste revient à la charge et redonne place à l'homme: Si au lieu de glands, le chêne avait porté des citrouilles, est-ce que cet animal de Garo serait allé dormir sous un chêne ? Et s'il ne s'était pas endormi sous un chêne qu'importait alors au salut de son nez qu'il en tombât des citrouilles ou des glands ! Le monde dépend de ce que l'homme en fait. Enfin ceux qui ont le pouvoir d'en faire quelque chose. Ainsi va-t-il ! Le 15 octobre 2015

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Ajouter un rétrolien

URL de rétrolien : http://www.cyberphilo.org/trackback/54

Haut de page