Ainsi va le monde n° 409 - Les baguettes et la fourchette

Un conte chinois raconte ceci : « Une nuit, Confucius, le sage, rêva qu’on l’emmenait voir les damnés qui croupissaient en Enfer. Quelle ne fut pas sa surprise de s’apercevoir que l’Enfer ressemblait fort à une grande salle de banquet avec une table géante autour de laquelle les damnés étaient assis. Elle pliait sous le poids d’une nourriture aussi abondante que délicieuse. Le maître des lieux leur laissait le droit de manger tout ce qu’ils voulaient mais en utilisant impérativement des baguettes. Des baguettes chinoises, bien sûr. Or, leurs baguettes avaient cette particularité de mesurer quelques deux mètres de long. On imagine la difficulté consistant à passer la nourriture du plat à la bouche ! Bien que chacun s'y étant essayé à plusieurs reprises, la difficulté s'avéra insurmontable.

Tel était le supplice. Les damnés mourraient tous de faim sans jamais mourir car ils passeront l’éternité à contempler cette nourriture sans pouvoir la manger. Tantale, fils de Zeus, connut à peu de choses près la même situation. Pour avoir voulu tromper les Dieux, il fut placé au milieu d’un fleuve et sous des arbres fruitiers mais un fleuve qui s'assèche lorsqu'il se penche pour boire et des arbres qui s'éloignent lorsqu'il tend la main pour en attraper les fruits.



Mais revenons à Confucius. Poursuivant son rêve, il est emmené cette fois au Paradis. Il fut encore plus surpris de découvrir que ce Paradis était la réplique exacte de la pièce infernale à ceci près que, là, les convives sont rassasiés et nagent dans le bonheur. Pourtant, eux aussi doivent respecter la même règle : manger avec des baguettes de deux mètres de long. Alors que s'était-il donc passé ? Eh bien, contrairement aux damnés de l'Enfer, ils se nourrissaient mutuellement et la longue baguette était bien commode pour cet exercice, pour donner et recevoir. Et gageons qu'ils devaient y prendre du plaisir !

On comprend d'emblée la morale de l'histoire. En Enfer – et ce n'est pas étonnant d'ailleurs qu'on les trouve là - les gens installés à table pour manger poursuivent la politique du "chacun pour soi" qu'ils pratiquaient égoïstement dans la vraie vie. Au Paradis, des gens qui, dans le même contexte, avec les même mets et les mêmes ustensiles pour manger, sont heureux, chacun cherchant à aider l'autre à se nourrir confortablement et à sa faim. Evidemment, le choix est vite fait : pour vivre heureux, nous devons nous aider les uns les autres et partager joyeusement. Et la joie nous dit Spinoza, le philosophe, est une passion qui augmente notre puissance d'être contrairement aux passions tristes qui la diminue.

A son réveil Confucius, tout heureux de sa découverte s'empresse pour aller la partager avec les autres hommes et femmes. Il descend dans la ville et trouve là aussi des gens attablés pour manger. Chaque table est chargée en abondance et point de baguettes impossibles de deux mètres de long pour les empêcher de déguster des mets délicieux ou se préoccuper de l'alimentation des autres. Et pourtant, ils n'avaient pas l'air très heureux. C'est qu'ils avaient inventé la fourchette, ce bel instrument qui sépare les individus les uns des autres et les livre à eux-mêmes, la pire des choses qui puissent leur arriver. Ainsi va le monde !

Didier Martz, philosophe Mardi 6 Avril 2018

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Ajouter un rétrolien

URL de rétrolien : http://www.cyberphilo.org/trackback/106

Haut de page