Ainsi va le monde n° 397 - Va voir là-bas si j'y suis

Le propos de cette chronique paraîtra trivial et bien léger. Une légèreté sans doute insoutenable comme disait Milan Kundera pour ceux friands de réflexions abstraites et de discours généraux. Ceux qui font métier de réfléchir sur les affaires du monde et voir comment il va se sont constamment opposés sur deux manières de faire de la philosophie. Comme le dit Pierre Hadot dans un entretien à l'Obs du 10 juillet 2008*, il y a « ceux qui limitent la philosophie à un discours et ceux qui mettent l'accent sur sa dimension existentielle et vitale. » Entendons par là mettre l'accent sur la vie ordinaire des gens, le vécu comme on dit et de la façon dont ils en parlent. Je me rangerais assez facilement de ce côté-là. Dans cet esprit Pierre Hadot prend comme exemple Roquentin, le personnage central de La nausée de Jean-Paul Sartre, qui s'extasie devant la racine d'un arbre et le plonge dans un abîme de réflexions. C'est à partir d'une vulgaire racine d'arbre rencontrée dans un parc que Roquentin se rendra compte de l'existence, de son existence et qu'elle en sera bouleversée. Vous penserez qu'il n'y a pas là de quoi en faire un fromage même philosophique et qu'il y a bien d'autres situations plus importantes et plus graves où nous pouvons faire cette expérience. Certes, mais l'exemple montre que de rien on peut faire un tout, il suffit parfois, avec le philosophe Bergson « de regarder naïvement en soi et autour de soi.» Ainsi comme « au passant qui chante on reprend la chanson », je repris, en passant, un propos de deux quidam visiblement agacés l'un de l'autre, le premier enjoignant au second « d'aller voir là-bas s'il y était » ! Pris au pied de la lettre ou au premier degré cette expression n'a ni sens, ni cohérence. D'emblée nous en mesurons l'inanité : il n'est pas possible d'être là et ailleurs. Le second quidam d'ailleurs ne s'est pas exécuté et est resté sur place devant le premier bien en chair et en os et bien présent. Pas folle la guèpe ! Encore s'il lui avait dit : « va te faire voir ailleurs », on restait dans le domaine du possible puisque chacun peut aller se présenter devant d'autres personnes certainement plus amènes et mieux disposées. Nous sommes habitués à ce qu'une table ou encore notre racine exemplaire soient dans un état bien défini et surtout qu'elles soient là et pas ailleurs. Bien plus, qu'elles ne puissent être là et ailleurs « en même temps » pour reprendre une expression qui fait maintenant florès depuis qu'elle a été utilisée au plus haut sommet de l'Etat, là où se trouve Jupiter. Et pourtant nous savons maintenant grâce à l'holographie qu'on peut être à Lyon et à Paris « en même temps » comme l'a montré Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting. Oui mais, dira-t-on, l'un était le vrai, l'autre le faux, juste une réalité virtuelle. Il n'empêche, l'un pouvait toujours demandé à l'autre « d'aller voir là-bas s'il y était » ne serait-ce que pour vérifier. Il est probable que peu averti du phénomène holographique il soit abusé et dupé. Mais il y a mieux. Si ma table et ma racine, deux bons gros objets, sont bien là et pas ailleurs, il n'en va pas de même pour les objets microscopiques qui intéressent la physique quantique. En effet, à ce niveau tout change et un électron peut posséder deux vitesses mais aussi être à deux endroits à la fois ! Voire plus ! Ainsi pour la physique quantique « toute chose existe simultanément sous des formes opposées au sein de la réalité ». Et il nous faut partir du principe comme l'écrit Philippe Forest dans son roman Le Chat de Schrödinger « qu'une chose puisse à la fois être et ne pas être, exister simultanément sous différentes formes pourtant incompatibles les unes avec les autres... ». Ainsi duplicité et ubiquité nous permettent d'inviter tout un chacun à aller voir là-bas si nous y sommes. Corollaire : la question de Shakespeare « être ou ne pas être » ne se pose plus. Ainsi va le monde ! Didier Martz, essayeur d'idées 6 janvier 2018

  • Mes exercices spirituels par Pierre Hadot

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