Ainsi va le monde n° 386 - Deux migrants sont sur un bateau...

Au risque de l'inconvenance....

Bienvenue à toutes et à tous !

Deux migrants sont sur un bateau, l'un d'eux tombe à l'eau combien en reste-il ? Cynisme ? Inconvenance ? Immoral ? Condamnable ? Oui, sans aucun doute et on devrait m'interdire d'antenne et d'expression ipso facto.

Ce n'est pas ce qui arrivera aux Editions Nathan et aux éminents professeurs et inspecteurs, auteurs d'un exercice de mathématique destiné aux élèves de Terminales ES et L. L'exercice, accompagné d'une photo montrant des migrants sur un bateau pneumatique pose le problème suivant : « Des migrants fuyants la guerre atteignent une île en Méditerranée. La première semaine il en arrive 100. Puis chaque semaine le nombre de nouveaux arrivants augmentent de 10 %. Suivent une série de questions comme la question a) par combien est multipliée une quantité lorsqu'elle est augmenté de 10 % ? Et suivent les questions « b, c, d, e ». La série s'achève avec la question « f » où on demande « de déduire le nombre total de migrants qui seront arrivés sur cette île au bout de 8 semaines. » Et les auteurs – toujours aussi éminents – de préciser qu'il faut arrondir à l'unité. L'unité ici représentant un migrant entier, une personne en quelque sorte, qu'il faudrait arrondir si elle n'entrait pas dans le format.

Nos auteurs auraient pu ajouter une difficulté supplémentaire en glissant dans l'énoncé que « sachant qu'au départ ils étaient 12 % et que 2 % d'entre eux se sont noyés, combien en resterait-ils ? » Et de préciser que l'élève ne tiendra pas compte du sexe ou de l'âge des dits noyés.

La presse indique que les éditions Nathan par la voix de Catherine Lucet, la présidente, retirent et remboursent le manuel de terminal. Elles présentent, ainsi que les auteurs de l'ouvrage, « leurs excuses aux enseignants, aux élèves, aux parents, ainsi qu’à l’ensemble de la communauté éducative". Dans la liste ne figurent pas les migrants.

Ils auraient pu s'en tenir au sketch de Pierre Louis sur les robinets qui fuient, les baignoires qui se remplissent et même avec des jours où « ça s'évapore » pour compliquer le problème. Ils seraient sans doute parvenus à atteindre les mêmes objectifs. Mais les pédagogues pensent que pour intéresser les élèves il faut s'appuyer sur l'actualité, le fait divers, les chiens écrasés et la détresse humaine. Celle des migrants et pourquoi ne verrait-on pas bientôt un énoncé proposant par exemple : « Sachant qu'un SDF fait X cm2, combien de m2 occupent 10 SDF sur un trottoir ; ou bien « sachant que X enfants meurent de faim chaque jour au Darfour combien... etc, etc. ».

Ainsi voit-on régulièrement les limites reculées, les interdits et les tabous dépassés par des gens dont on peut penser qu'ils sont intelligents, cultivés et au fait des grands problèmes politiques et éthiques de notre temps. Mais l'intelligence et la culture ne sont pas nécessairement au service des valeurs humaines et de la morale ordinaire.

Il me revient un propos de Hannah Arendt, philosophe, qui a réfléchi sur « Les origines du totalitarisme ». Elle disait que l'expérience tragique de la Shoah n'aura été possible que par le passage du « tout est permis » au « tout est possible ». Le monde libéral avec l'athéisme qui l'accompagne en abolissant toute transcendance s'est cru « tout permis ». Maintenant il entre dans une nouvelle phase où cette fois, il pense que « tout est possible »... même l'inimaginable et l'insupportable. Ainsi va le monde !

Didier Martz, philosophe. Le lundi 25 septembre 2017 www.cyberphilo.org

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