Ainsi va le monde n°385 - Le « manspreading »

De l'art de s'étaler

Je ne sais pas vous mais moi j'ignorais jusqu'à peu le terme « manspreading ». On n'en meurt pas, certes ! Il est formé sur l'anglais, « man », « homme » et sur « spreading » du verbe « to spread », « se répandre ». Littéralement, l'homme répandu ou qui se répand. Je sais que d'un homme ou d'une femme qui s'extériorise par une abondance de paroles, on dira qu'il se répand comme du café dont on a renversé la tasse. Ainsi on peut se répandre en compliments comme en injures et en paroles.

Mais attention, pour le « manspreading », il s'agit d'un homme et non d'une femme – on en finit pas d'être encombré de ce terme générique « Homme » avec majuscule pour désigner l'humanité, femmes comprises – donc, ici, il s'agit bien d'un homme en chair et en os. Justement, dans « manspreading », c'est bien du corps dont il est question. Et j'ai enfin percé le mystère de cette curieuse notion : le « manspreading », c'est l'homme qui se répand, qui s'étale, qui s'étend. C'est l'homme qui occupe l'espace, qui occupe de l'espace.

Et alors, demandera-t-on ? Les femmes, les enfants occupent aussi de l'espace puisque chacun a un corps et un corps c'est de la matière, et la matière a besoin d'espace. On ne voit pas où est le problème. Comme dit le philosophe Raphaël Enthoven, ce n'est pas seulement l'homme qui se répand mais l'humanité entière et de former un néologisme, le humanspreading.

Objection cependant car il y a occuper de l'espace et comme le dit bien le terme, il y a se répandre, s'étaler. Et l'homme masculin a une façon particulière d'occuper l'espace en s'étalant au détriment de ses voisins et notamment de ses voisines. Des études montrent en effet qu'il prend une place disproportionnée dans l'espace public, en particulier sur les banquettes des transports en commun notamment en écartant ostensiblement les jambes empiétant ainsi sur l'espace de ses voisines.

Entre voisins hommes, il y a rivalité comme chez les animaux mâles. Il s'agit d'occupation de territoire. Avec les femmes, poursuivent les observations, il s'agit de domination masculine. Comme l'écrivait, il y a quelques temps déjà, la sociologue Colette Guillaumin étudiant la position des hommes et des femmes dans l’espace collectif – oui, on peut mener ce genre d'études – montre qu'on a d’un côté, l’homme qui écarte les jambes, debout ou assis, « une des caractéristiques majeures de la virilité occidentale, à la manière du cow-boy qui descend de cheval et reste jambes écartées » et de l’autre, la femme dont le sexe est « protégé » par les jambes croisées, signe d’une crainte intériorisée de l’agression.

Vous penserez qu'il n'y a pas là de quoi « faire un plat » et qu'il suffirait d'apprendre la politesse à quelques malotrus. Juste une question d'éducation en quelque sorte. Détrompez-vous ! Ce serait nier un aspect fondamental du rapport entre les hommes et les femmes, la domination. D'ailleurs, l'affaire est devenue politique. A New-York plusieurs campagnes de sensibilisation voire de dénonciation ont déjà eu lieu et depuis un moment. En 2013, campagne sur « Ces hommes qui prennent trop de place dans le métro ». Puis en 2014, campagne dans le métro avec le slogan « Mec, arrête de t'étaler ». Et en France, à Paris, vote du conseil municipal pour approuver une initiative destinée à sensibiliser les usagers du RATP au « manspreading ».

On considérera sans doute que les salaires des femmes inférieurs à ceux des hommes, les violences qui leur sont faites, les propos sexistes, les journées qui comptent double ou triple, … de travail s'entend... sont des problèmes plus importants qu'un homme qui s'étale dans le métro ou ailleurs même à leur détriment... mais quand même, un peu de tenue ! Ainsi va le monde !

Didier Martz, essayiste 18 Septembre 2017

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