Ainsi va le monde n° 381 - « En marche »

Où l'on peut être en marche même assis... en même temps

Je ne sais pas vous mais moi je m'interroge sur la signification profonde du slogan « En marche ». Je dis bien « profonde » car chacun sait bien ce que signifie « en marche ». Une machine à laver est en marche lorsqu'elle fonctionne. D'ailleurs, on se fera vertement corriger lorsqu'on dira qu'elle marche au lieu de qu'« elle fonctionne ». Marcher étant un mouvement réservé aux humains, il ne peut s'appliquer aux animaux. Un animal galope, rampe, sautille, grimpe mais jamais ne marche. Par contre l'homme, dans cette obsession qu'il a de faire toujours comme les autres ne se gêne pas pour emprunter aux animaux leur vocabulaire. Bon. Mais l'homme marche, et la marche, du point de vue de l'ontogenèse, est un mouvement qui s'acquiert dans les deux premières années de la vie. Du point de vue de la phylogenèse, la marche caractérise l'entrée de l'homme dans l'humanité lorsqu'il se mit sur ses deux jambes et mit un pied devant l'autre. On sourit à ce propos mais qu'on imagine ce premier homme passant de la position horizontale « à quatre pattes » à la position verticale « sur deux pattes ». Quel ne fût pas l'étonnement, la surprise, l'émerveillement autour de lui. Scène qui se répète régulièrement sous nos yeux lorsque le bébé passe de l'une à l'autre des positions et qui comme Nabuchodonosor retrouve la condition humaine lorsqu'il sut se redresser, lever les yeux au ciel et regarder devant lui.

Ainsi, grâce à la bipédie l'homme peut se mettre en marche. Mais rien n'indique dans l'expression « en marche » qu'il est en marche vers quelque chose auquel cas elle désignerait une progression, une évolution. « En marche vers... » exprimerait mieux l'idée d'une progression vers un lieu ou un état pour atteindre le résultat ou le but escompté. Ainsi une société est en marche vers le progrès ou vers un avenir radieux ou bien un groupe d'hommes et de femmes se mettent « en marche » pour la paix ou organise une marche blanche pour s'associer à la souffrance de victimes.

On comprend que pour des raisons de commodités communicationnelles, un mouvement ne peut s'appeler « en marche vers... » car il aurait fallu développer et l'espace des tracts et des banderoles n'aurait pas suffi à contenir le slogan. Mais quand même, « en marche » rappelle trop la machine à laver déjà évoquée pour indiquer qu'elle fonctionne. On ne met pas des hommes et des femmes « en marche » comme si on appuyait sur le bouton « ON ».

Il eût mieux valu employer l'expression « en avant marche » qui indique au moins une direction même si celle-ci ne donne pas plus d'idée sur l'objectif. Certes, en général, on marche en avant plutôt qu'en arrière sauf dans le tango. Et puis « En avant marche ! » renvoie trop à l'ordre militaire et autoritaire plus proche du fonctionnement mécanique que de la liberté créatrice. Comme disait Albert Einstein « pour marcher au pas la moelle épinière suffit, le cerveau est superflu ».

Fort heureusement le slogan « En marche » sous-entend bien sûr un projet de société et une direction faute de quoi il se pourrait qu'on nous « fasse marcher », ce qu'on ne peut imaginer. Un ami, quelque peu caustique, se demandait comment avec tant de sièges à l'Assemblée on pouvait être en marche. Bel été à toutes et tous, en général et en particulier. Ainsi va le monde !

La chronique de Didier Martz, essayeur d'idées, sur RCF Reims Ardennes, Radio primitive, Radio Maunau

ww.cyberphilo.org La tyrannie du Bienvieillir (avec Michel Billé) - Le bord de l'eau La lumière noire du suicide (avec Hélène Genet) - ERES Dépendance quand tu nous tiens (avec M. Billé et MF Bonicel) – ERES Dictionnaire impertinent de la vieillesse (Collectif) – ERESw (à paraître en Septembre 2017)

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Ajouter un rétrolien

URL de rétrolien : http://www.cyberphilo.org/trackback/66

Haut de page