Ainsi va le monde n°377 - Kwassa-kwassa ou ces mots qui nous échappent

Le 02 juin, en visite au centre de sauvetage d'Étel, en Bretagne, Monsieur Macron, président de la République Française, a fait un trait d'esprit dit humoristique au sujet de ces bateaux de pêche comoriens, les kwassa-kwassa, en déclarant que « le kwassa-kwassa pêche peu, il amène DU Comorien, c'est différent. »

« DU » comorien, il y en a environ 600 qui meurent chaque année dans l'Océan Indien pour tenter de rejoindre Mayotte qui se trouve à 70 km de là. « DU » comorien, il y en a entre 7000 et 10000 qui sont morts noyés de 1995 à 2012. Depuis on ne sait plus... apparemment. Pourtant comme les migrants en mer Méditerranée, « DU » comorien, ça doit se gérer. Comme on dit dans les commissions européennes, la migration est un flux, et un flux ça se gère. D'autant que les Comores ont été longtemps l'objet d'un trafic d'esclaves vers le Moyen-Orient et on sait ce que c'est que gérer des flux ! Aujourd'hui encore, à Mayotte, l'exploitation « DU » Comorien clandestin est une pratique courante. Mais visiblement cette migration-là intéresse peu les médias et les politiques en particulier. Et tout le monde en général. Alors qu'à la porte d'un département français s'est formé un des plus grands cimetières marins ; alors qu'à son large, la chasse au clandestin bat son plein et que « DU » Comorien on en reconduit 20000 par an à la frontière, bien plus que pour toute la métropole !

Et en effet, le kwassa-kwassa, cette barque de sept mètres de long sert à la pêche mais sert aussi, comme le dit le président Macron, à « amener DU Comorien ». Environ 40 par barque, des femmes, des enfants et des hommes. Ils fuient les Comores, la misère et la faim.

On a invoqué pour ce mot maladroit une erreur de jeunesse, une plaisanterie mal venue. L'Élysée a déploré « un trait d'humour malheureux ». Dont acte. Oui, c'est bien malheureux et mal venu. L'expression « DU » Comorien, traite l'homme comme s'il était une chose ou un quelconque produit. D'ailleurs, en bon français, on n'utilise pas « amener » pour un produit mais « apporter ». Dans la chanson « la foule » d'Edith Piaf, elle dit « emporter par la foule » et non pas « emmener » pour bien signifier qu'elle est un objet ballotté au gré des vagues humaines.

De fait, peut-être s'agit-il d'un lapsus ? On sait depuis Freud, le psychanalyste, que des pensées inacceptables et inavouables sont réprimées par la conscience et les lapsus sont la libération de ces contenus cachés. On ne peut tout dire. Le lapsus est un moyen de faire entendre ses pensées véritables. On dit aussi que c'est un acte manqué... parfaitement réussi au demeurant. Je n'ai pas envie de cette réunion et je la déclare fermée au lieu d'ouverte. Une simple erreur ?

Idem pour l'humour. Selon la thèse développée en 1905 par Freud dans « Le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient », l'humour, exactement comme les rêves, libère impunément nos pulsions les plus inavouables, sans que notre gendarme intérieur, le surmoi, s'en offusque. Il permet ainsi d'exprimer, sans se salir les mains, ce qui ne peut être dit ou, pire, mis en actes. Robert Stoller – je cite - « ... ne crois pas que vous puissiez raconter une histoire qui soit spirituelle, comique ou humoristique ... sans qu'il n'y ait la caractéristique, comme dans la caricature, d'une victime implicite ou visible qui soit humiliée. » On a eu DU « sans-dents », on a maintenant DU Comorien. Mais non, c'est pour rire. Ainsi va le monde !

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Ajouter un rétrolien

URL de rétrolien : http://www.cyberphilo.org/trackback/3

Haut de page