Ainsi va le monde n° 374 - Bienvenue dans le nouveau monde !

Imaginons que vous souhaitiez acheter, par exemple, une tondeuse à gazon. Vous faites plusieurs vitrines et magasins virtuels, vous renseignez sur les prix, les données techniques, prenez en compte les différents avis et après ce tour de table, vous vous décidez. Ou presque.

Quelques hésitations encore mais à peine esquissées que déjà un conseiller ou une conseillère à la physionomie et à la voix numériques se met à votre disposition dans un coin de votre écran pour répondre à vos questions. Après plusieurs échanges difficiles, les derniers doutes se lèvent comme les nuées après un orage en ciel d'été et vous passez commande.

Vous la passez en quelques clics. L'instant d'après vous êtes informés, sur votre messagerie, qu'elle a bien été prise en compte et que désormais vous pouvez suivre le cheminement de votre colis grâce à un numéro. Mais ce ne sera pas nécessaire puisque déjà un deuxième message vous informe que le colis est prêt à partir. ET un troisième qu'il est parti. Le lendemain, vous vous réveillez avec une bonne nouvelle : le colis a voyagé de nuit en portant des conseils et il est maintenant arrivé dans votre bonne ville. « On » qui, ici est pour le coup franchement anonyme, vous demande alors si vous souhaitez qu'il soit livré chez vous, dans un point-relais ou, si vous préférez, dans une consigne automatique où vous pourrez retirer votre colis 7 jours sur 7, quand bon vous chante, même à trois heures du matin.

Aussitôt lu, aussitôt fait, muni de votre code, dans un local bourré de tiroirs, vous prenez possession de votre tondeuse. La chose faite, de retour chez vous, un dernier message, après vous avoir remercié et s'être félicité d'avoir pu vous rendre service, vous demandera d'apprécier de 0 à 10 la qualité de la prestation. Comme il était annoncé dans le message d'annonce, en deux jours, 3 heures et 25 mn, l'objet de vos désirs est là devant vous. Et même si un désir comblé, surtout aussi vite, a toujours un petit arrière-goût amer, vous vous félicitez néanmoins de l'opération. Une bonne chose de faite, comme on dit. Un SMS ou un courriel pour informer vos proches de la nouvelle et des qualités de la prestation viendra clore cet épisode. Ou presque. Il pourra encore faire l'objet de nombreuses conversations sur les avantages et les mérites d'une procédure qui évite la perte de temps, les rencontres acariâtres et toutes les rencontres d'ailleurs.

Finis les déplacements fastidieux dans les magasins, les vendeurs et les vendeuses qui veulent vous faire acheter un produit qui ne correspond pas nécessairement à vos besoins ; finis les délais d'attente, parfois longs, trop longs comme les sanglots d'un violon. Surtout pour une tondeuse car l'herbe, elle, n'attend pas : elle pousse. Finis aussi l'impatience, l'énervement parfois, bref tous ces sentiments mitigés qui vont parfois jusqu'à vous faire haïr l'humanité dans son ensemble lorsque visiblement elle mobilise ses forces contre vous.

Réjouissons-nous de toutes ces facilités que le Grand Marché nous offre. Seuls quelques grincheux s'en plaindront. Pour ne pas trop contrarier la ferveur générale, on s'interrogera, juste du bout des lèvres, sur un « vivre ensemble » (sic) où personne ne se rencontre. « Vous exagérez me dira-t-on. Tenez pas plus tard qu'hier, j'ai eu un échange de 30 secondes avec le livreur de la pizza que commandée par SMS. Et de plus fructueux : bonsoir et au revoir ! Ainsi va le monde !

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