Ainsi va le monde n°369 – Abstention

S’abstenir renvoie à une notion du vocabulaire stoïcien et chrétien, qui signifie « (se) tenir à l'écart de, renoncer à » dont le sens s’est réparti entre abstention et abstinence. Pour l'une ou l'autre, il s’agit là de s'interdire une chose par un renoncement volontaire et mûrement réfléchi.

Dans ce sens, mélioratif, c’est un acte vertueux : « supporte et abstiens-toi » dit Épictète ou pour Epicure, « abstiens-toi pour jouir », ou encore du côté de la sagesse populaire : « dans le doute, abstiens-toi». En politique, il ne s'agit pas d'abstinence mais d'abstention. Elle est un acte positif : la majorité des citoyens inscrits considérant désormais que le jeu politique est trop faussé pour pouvoir y entrer le font savoir en refusant d'entrer dans l'isoloir. Sauf que dans le calcul des résultats, il n'en est pas tenu compte. On ne dispose d’aucun outil permettant de distinguer cet abstentionnisme militant du simple désintérêt, ou du beau temps et autres obligations qui éloignent les électeurs des bureaux de vote, de gré ou de force. L'élu a ainsi beau jeu de dire qu'il l'est grâce à la majorité des Français alors qu'il n'a obtenu qu'une part réduite voire minoritaire de leurs voix. Il reste légitime mais sa légitimité est singulièrement affaiblie.

On ne saurait minorer l'aspect volontaire de l'acte qui consiste à s'abstenir. Aussi, est-il fautif d'appeler « abstention », même dans un sens dépréciatif, l'acte qui consiste à ne pas participer à une élection sans le vouloir. Ce qu'on appelle alors « abstention » est une preuve de mollesse de l'esprit, un « calcul de tranquillité » ou encore une marque d'indifférence ou de lâcheté. De fait, elle correspond à un désengagement progressif et mécanique des individus des affaires de la Cité. On se souvient que le pêcheur à la ligne, à son grand dam, fut le symbole de ce retrait de la vie publique préférant la fraîcheur des berges d'un cours d'eau à celle austère de l'isoloir.

Sauf que, si l'on veut bien suivre quelques instants le philosophe Jean-Paul Sartre, quoi que nous fassions, nous sommes engagés, «embarqués » disait déjà Pascal. Il n'y a pas de place pour une quelconque neutralité, un lieu où l'on pourrait se retirer en pensant ne pas être impliqué ou bien ne pas avoir à participer. Ne pas participer c'est encore participer, refuser de choisir implique néanmoins un choix car c’est choisir de ne pas choisir. Aussi se retirer, c'est encore s'engager et, loin d'être en dehors du coup, nous y sommes encore, même pêcheur à la ligne. Le moindre geste, l'absence de geste est encore un geste.

Le problème c'est que même anodin, et par oubli, le geste dessinera une certaine figure de la société et contribuera à faire à son niveau modeste qu'il y ait un peu plus ou un peu moins d'humanité, un peu plus de paix ou de guerre, de justice ou d'injustice. Ne pas choisir c'est encore choisir.

Comme disait Tocqueville dans De La démocratie en Amérique, le gouvernement élu devient le berger d’un peuple d’animaux timides fixés irrévocablement dans l’enfance et le quant-à-soi. Ainsi va le monde ! Mercredi 12 avril 2017

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