Ainsi va le monde n°368 - La pente fatale

Dans la matinale politique de France-Culture de ce jour, Madeleine de Jessey, soutien de François Fillon, présidente de l'organisation Le Sens Commun, répond aux questions de Guillaume Erner. A un moment de l'interview, il est question du droit à l'enfant et l'invitée pense qu'il faut remettre en cause ce droit car, comme le dit le philosophe Finkielkraut, il est une entrée dans le monde de la volonté où règne en priorité le désir de chacun. Cette loi comporte, dit-elle, beaucoup trop de vides juridiques et ne protège pas l'enfant. C'est une véritable boîte de Pandore et pourrait aboutir à des formes modernes d'esclavage. Et ajoute, Madeleine de Jessey, l'esclavage on ne l'encadre pas, on l'abolit.

Le but de la chronique d'aujourd'hui n'est pas de débattre du droit ou non à l'enfant mais de s'interroger sur l'argument réthorique qui consiste à passer brutalement ici du droit à l'enfant à l'esclavage sans étapes intermédiaires. Cet argument est dit de la pente fatale ou glissante et il est fréquemment utilisé dans le débat public qu'on soit de droite ou de gauche, d'en haut ou d'en bas, d'ici ou d'ailleurs.

Deux éléments caractérisent cet argument de la pente glissante. Premièrement, il abouti à un résultat insupportable moralement. Dans l'exemple donné personne n'acceptera l'esclavage des enfants. Secondement, le passage d'un point à un autre, du droit à l'enfant à l'esclavage de l'enfant, suit une sorte de pente naturelle par l'enchaînement mécanique de dispositions de toutes sortes apparemment sans lien entre elles. Nous connaissons tous la métaphore du doigt et de l'engrenage. Y mettre le doigt entraîne mécaniquement le bras puis le corps tout entier. Il n'y a pas d'autres issues comme par exemple arrêter la machine. C'est exactement le principe de la boîte de Pandore : une fois ouverte tout s'enchaîne naturellement. Pas besoins de démonstration logique ou conceptuelle.

Ruwen Ogien donne d'autres exemples de pente fatale dans son livre La vie, la mort, l'Etat. Ainsi les libéraux disent : « On commence par limiter l'avortement tardif, on finira par interdire la contraception puis, pourquoi pas, les rapports sexuels sans but procréatif. » Et les conservateurs répondent: « On commence par autoriser l'avortement, on finira par permettre l'infanticide, puis, pourquoi pas, par décriminaliser l'homicide volontaire.»

Chacun conviendra que les deux parties exagèrent mais faut-il pour autant ne pas en tenir compte ? Il est vrai que l'agitation d'un spectre effrayant ne favorise pas la réflexion. La peur n'est pas bonne conseillère. Mais l'histoire montre que ce qui était impensable à une époque est devenu pensable à une autre puis applicable. Et comment suivant une sorte de pente naturelle on est arrivé à l'extermination des juifs, jugée d'abord incroyable puis réalisable et réalisée.

Il n'y a pas si longtemps, les utilisateurs de l'argument réthorique de la pente fatale auraient pu dire qu'en refusant l'acharnement thérapeutique, en renonçant à guérir, on déboucherait nécessairement sur l'euthanasie et, pourquoi pas, par l'élimination des vieux et des handicapés. Et ils pourraient maintenant avec le recul en détailler les étapes qui confirment leur thèse : refus du guérir et de l'acharnement thérapeutique, le soin palliatif, le mourir dans la dignité, le suicide assisté, la sédation profonde, l'endormissement et après ?

Même s'il exagère au point de fournir des élucubrations, le procédé de la pente fatale a le mérite de nous obliger à réfléchir sur les finalités et d'être attentif aux dispositions prises et au chemin qu'elles nous obligent à emprunter. Ainsi éviter le glissement du tolérable à l'horrible. Mais en sommes-nous capables ? Andre Gide disait : « Suis ta pente, mon ami, mais en la remontant ». Ainsi va le monde ! Mercredi 5 Avril 2017

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