Ainsi va le monde n° 339 - Le traître

Amos Oz, grand écrivain israélien, vient de publier Judas, son dernier livre. Judas, c'est la figure du traître, qualification dont est affublé régulièrement l'écrivain pour son engagement en faveur de la paix. A travers le mouvement qu'il a co-fondé en 1978, « La Paix Maintenant », il milite depuis longtemps pour la création d'un Etat Palestinien aux côtés d'un Etat israélien.

Amos Oz, grand écrivain israélien, vient de publier Judas, son dernier livre. Judas, c'est la figure du traître, qualification dont est affublé régulièrement l'écrivain pour son engagement en faveur de la paix. A travers le mouvement qu'il a co-fondé en 1978, « La Paix Maintenant », il milite depuis longtemps pour la création d'un Etat Palestinien aux côtés d'un Etat israélien.

Dans son livre reviennent beaucoup de fantômes de traîtres historiques et au premier chef Judas l'Iscariote. L'occasion de poser la question de la traîtrise. Qu'est-ce en effet qu'un traître ? Mais auparavant l'écrivain, s'expliquant sur son livre, tente d'éclaircir une énigme en posant les questions que n'importe quel détective poserait. Pourquoi Judas vend-il son maître pour 30 deniers c'est-à-dire pour 600 euros environ ? Somme dérisoire pour l'homme riche qu'est Judas. Qui est ou qui sont les commanditaires et pour quels mobiles ? Pourquoi ce baiser qui indique aux gardes celui qu'il faut arrêter alors que Jésus est connu de tous ? Etc., Etc.

Beaucoup de mystères et autant d'interprétations subsistent autour de cette affaire, on en retiendra qu'elle dessine pour des millénaires la figure du traître incarnée par le Juif. Cette construction fut en partie responsable du sang que les Juifs versèrent tout au long de leur histoire. Les tableaux de la Renaissance et notamment ceux de la représentation de la Cène conforteront pour leur part la caricature du juif avide et perfide.

Le traître trahit. Trahir c'est tromper la confiance de quelqu'un, manquer à la foi donnée à quelqu'un, à la solidarité envers quelqu'un. Et ce sont les amis qui trahissent, pas les ennemis. L'ami infidèle qui agira avec perfidie et de manière hypocrite. Délateur, judas, parjure, rénégat, félon, fourbe... la liste est suffisamment longue pour ne pas indiquer qu'il y a là quelque chose d'essentiel à l'être humain, le besoin de tromper. « Eh quoi! il avait juré avec eux, la veille, et on le trouvait au fond, en compagnie des autres ? » Dixit Zola dans Germinal.

Il ne peut y avoir confiance si en quelque endroit ne plane pas l'ombre de la trahison ; il ne peut y avoir fidélité si, quelque part, la possibilité d'une infidélité n'existe pas. Voilà bien un paradoxe intenable : la trahison de Judas nécessaire à la rédemption du Christ, la trahison nécessaire à toute rédemption sociale par laquelle un individu ou un groupe pourront affirmer une valeur.

Amos Oz, le « traître » à sa patrie, est un homme de compromis. Dans le roman, des voix, des avis différents s'expriment. Il ne demande pas au lecteur de choisir car il est difficile de choisir. D'ailleurs il ne faut pas choisir, car choisir c'est prendre partie et exclure toutes les autres possibilités. C'est aussi rendre la trahison possible en passant d'un camp à un autre. Pourtant il doit bien y avoir une voie qui permette l'existence de deux Etats, israélien et palestinien. Encore faut-il, indique l'écrivain, savoir se mettre dans la peau de l'autre, non pas pour disparaître mais pour se poser la question de savoir ce qui se passerait alors.

Dans les dernières pages du livre un des personnages dit à la femme cette phrase extraordinaire : « il y a une chose que tu sais mieux faire que n'importe quel homme : des bateaux en papier ». Ainsi va le monde ! Le 13 septembre 2016.

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